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L'ère de la force brute

La passation pacifique du pouvoir présidentiel constitue politiquement la norme aux États-Unis depuis la fin du second mandat de George Washington, il y a 228 ans. En dépit d’une guerre civile sanglante dans les années 1860, cette tradition fait la stabilité des États-Unis, plus ancienne démocratie du monde moderne. À mesure que l’influence du pays s’est étendue, en particulier après les deux guerres mondiales du XXe siècle, son système de gouvernance est de plus en plus devenu un modèle pour les autres.

Le 28 janvier 2025 à 15h42

BERLIN – Le statut et le rôle des États-Unis dans le monde changeront néanmoins après la seconde investiture de Donald Trump, qui intervient quatre ans après une tentative de renversement des résultats d’une élection libre et équitable par celui-ci. Trump a clairement indiqué souhaiter bien plus qu’un simple changement d’équipe et de politique à Washington. Son véritable objectif, à peine voilé, consiste à faire passer les États-Unis d’un régime démocratique à un système dirigé par les riches et les puissants. Ce que l’ancien président Joe Biden a qualifié à juste titre d’"oligarchie" dans son discours d’adieu à la nation.

Les contours d’une oligarchie autoritaire se dessinent d’ores et déjà. L’alliance étroite entre Donald Trump, à nouveau le dirigeant le plus puissant de la planète, et Elon Musk, l’homme le plus riche au monde, constitue un signal sans équivoque de ce changement majeur.

Musk a contribué à la campagne de Trump à hauteur de plus de 200 millions $, et cet investissement est déjà largement rentabilisé. Tous deux estiment que les riches et les puissants doivent gouverner, que leurs prérogatives priment sur l’État de droit et l’exercice constitutionnel du pouvoir. Tous deux rejettent la recherche de l’égalité, et espèrent voir entièrement disparaître les frontières entre le pouvoir économique et le pouvoir politique, voir les dynasties remplacer la démocratie.

Il fallait s’attendre à ce que la Silicon Valley s’agenouille devant Trump. Bien que les autres géants de l’industrie technologique n’aient probablement pas l’intention de confier à Musk les rênes de la Maison Blanche, ils partagent clairement la même vision d’un avenir oligarchique. Le PDG de Meta, Mark Zuckerberg, a ainsi coorganisé une fête à l’occasion de l’investiture de Trump, en compagnie de donateurs républicains milliardaires.

Si Trump parvient à opérer ce changement, la démocratie sera mise en péril dans le monde entier. Les États-Unis ont en effet toujours été le rempart de la démocratie, forts de leur puissance politique, militaire et économique inégalée. Ils ne se sont pas toujours montrés exemplaires sur le plan des valeurs démocratiques, mais ont promu et défendu ces valeurs sur la scène internationale plus régulièrement que n’importe quelle autre puissance. Cette époque est probablement révolue.

Même si l’Europe parvenait à éviter de se retrouver divisée par les nouveaux oligarques –ce qui n’est pas certain, compte tenu de la fragilité de l’Union européenne face à la résurgence du nationalisme– elle pourrait difficilement remplacer l’Amérique. Soyons réalistes, que pourraient faire les Européens si une administration Trump néo-impérialiste contraignait le Danemark à lui céder le Groenland ? Pas grand-chose, nous le savons tous, et cela donne à réfléchir.

Rares sont les Européens qui se réjouissaient d’un retour de Trump à la Maison-Blanche, mais très peu avaient prévu (j’en fais partie) le virage opéré par Trump en direction de l’impérialisme et de revendications territoriales révisionnistes, sur fond de menaces de violence contre un allié de l’OTAN. Cette évolution a dépassé mes attentes les plus pessimistes. Non seulement l’Europe doit faire face seule à l’agression néo-impérialiste russe, mais elle se retrouve désormais soumise à la pression de deux puissances nouvellement conquérantes.

Les déclarations menaçantes de Trump concernant le Groenland, le Canada et le canal de Panama (une intervention militaire au Mexique ayant également été évoquée) ont au moins le mérite de clarifier la position des États-Unis. Plus personne ne peut se faire d’illusions sur ce que signifie le retour de Trump au pouvoir.

Que faudra-t-il de plus pour que les Européens reconnaissent les implications des bouleversements géopolitiques actuels ? L’ère de la politique par la force brute a commencé. Dorénavant, le cours des affaires mondiales sera dicté par les superpuissances dominantes, plutôt que par des règles, normes ou traditions.

Si l’Europe s’accroche au concept d’États-nations souverains si cher à ses yeux, elle sera reléguée au statut de puissance intermédiaire, voire pire. Déjà confrontées à un déclin économique et technologique, ses sociétés vieillissantes seront entièrement à la merci de puissances extérieures peu soucieuses de leurs intérêts. Dans un tel scénario, l’Europe ne compterait plus en tant que puissance mondiale capable de façonner son propre destin.

Trump et le président russe Vladimir Poutine imposent à l’Europe de décider, ici et maintenant, de l’avenir auquel elle aspire. L’Europe dispose des compétences technologiques, de l’expertise et des ressources financières nécessaires pour défendre ses intérêts au XXIe siècle. Ces atouts ne compenseront cependant pas ce qui lui manque le plus : la volonté politique d’agir en tant que puissance unie sur la scène mondiale.

Si les Européens entendent assurer leur propre avenir, ils ne peuvent plus se contenter d’en discuter. Ils doivent agir.

© Project Syndicate 1995–2025

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Le 28 janvier 2025 à 15h42

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