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Les conséquences globales de la guerre en Ukraine

L’invasion de l’Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février 2022 a tout changé – en Ukraine, en Europe et dans le jeu politique global. Le monde est entré dans une nouvelle ère de la rivalité entre grandes puissances, dont la guerre ne peut plus être exclue. Hors des victimes immédiates, c’est sur l’Europe que l’agression russe pèse le plus lourd.

Le 23 janvier 2024 à 11h18

BERLIN – Une grande puissance tente d’anéantir par la force un pays indépendant plus faible, et c’est assurément une menace aux principes fondamentaux sur lesquels s’est construit, pendant des décennies, l’ordre européen des États.

La guerre menée par le président russe Vladimir Poutine contraste vivement avec l’autodissolution du pacte de Varsovie et de l’Union soviétique, qui se produisit pour l’essentiel d’une façon non violente. Depuis le "miracle Gorbatchev" – quand l’Union soviétique entamait, dans les années 1980, ses réformes de libéralisation –, les Européens s’étaient pris à rêver que la paix perpétuelle sur le continent, autrefois imaginée par Emmanuel Kant, pourrait advenir. Ils se trompaient.

Le problème tenait à l’interprétation donnée par les élites russes aux événements de portée mondiale survenus à la fin des années 1980 : elle n’aurait pu être plus différente des idées de Kant. Ces élites considéraient la chute du grand Empire russe (qu’avait recréé l’URSS) comme une défaite et une catastrophe. Quoiqu’elles n’aient eu d’autre choix que d’accepter l’humiliation, elles se convainquirent qu’elles n’y seraient pas toujours contraintes et que l’équilibre des pouvoirs finirait par changer. Alors pourrait commencer la grande révision de l’Histoire.

Ainsi l’attaque de l’Ukraine en 2022 doit-elle être vue, purement et simplement, comme la plus ambitieuse des guerres révisionnistes lancées par Poutine depuis son accession au pouvoir. Nous pouvons en attendre beaucoup d’autres, et plus encore si Donald Trump revient à la Maison Blanche, et parvient à retirer les États-Unis de l’OTAN.

Mais la dernière guerre de Poutine n’a pas seulement changé les règles de la coexistence sur le continent européen, elle a aussi transformé l’ordre mondial. En donnant le signal d’une vaste remilitarisation de la politique étrangère, la guerre nous a ramenés, semble-t-il, aux temps reculés du XXe siècle, où les guerres constituaient dans la panoplie des puissances le premier outil. Aujourd’hui comme alors, la force prime le droit.

Même durant les longues années de la guerre froide, le risque d’un "nouveau Sarajevo" – d’un nouvel événement déclencheur, comme l’attentat contre l’archiduc François-Ferdinand avait servi de détonateur à la Première Guerre mondiale – ne pouvait être sérieusement envisagé, car le face-à-face entre les deux superpuissances nucléaires subsumait tous les intérêts, toutes les idéologies et tous les conflits politiques. Ce qui importait alors, c’étaient les prétentions des deux superpuissances sur les territoires qu’elles contrôlaient, où elles entendaient exercer le pouvoir et faire régner la stabilité. Au risque d’une autre guerre mondiale s’était substitué celui d’une destruction mutuelle assurée, qui fonctionnait comme un stabilisateur automatique au sein du système bipolaire de la guerre froide.

Derrière la guerre menée par Poutine en Ukraine, on trouve l’objectif néo-impérial que partagent nombre d’acteurs des élites russes. Il s’agit de redonner sa grandeur à la Russie en renversant les conséquences de l’effondrement de l’Union soviétique. Le 8 décembre 1991, les présidents de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine se sont rencontrés dans le parc national de Białowieża et ont convenu de dissoudre l’Union soviétique, transformant la superpuissance en Communauté des États indépendants, au sein de laquelle la Fédération de Russie n’était plus qu’une puissance régionale (disposant encore, toutefois, de l’arme nucléaire).

Poutine ne veut pas ressusciter l’Union soviétique communiste. Il n’en est pas question. Les élites russes d’aujourd’hui savent que le système soviétique courait à sa perte. Poutine a choisi l’autocratie, l’oligarchie et l’empire pour redonner à la Russie son statut de puissance globale, mais il sait aussi que la Russie ne réunit pas les conditions économiques et technologiques nécessaires pour y parvenir seule.

L’Ukraine, quant à elle, veut rejoindre l’Occident – adhérer à l’Union européenne et à la communauté de défense transatlantique. Si elle devait y parvenir, elle serait probablement définitivement perdue pour la Russie, et constituerait, en adoptant les valeurs occidentales, un grave danger pour le régime de Poutine. La modernisation de l’Ukraine conduirait les Russes à se demander pourquoi leur système politique s’est constamment avéré incapable d’obtenir les mêmes résultats. Du point de vue de la "Grande Russie", cela ne ferait qu’aggraver la catastrophe de 1991. C’est pourquoi l’enjeu, en Ukraine, est tellement important, c’est pourquoi il est tellement difficile d’imaginer que le conflit puisse s’achever sur un compromis.

Même dans le cas d’un armistice le long d’une ligne de front figée, ni la Russie ni l’Ukraine ne pourraient se détourner politiquement de leurs véritables buts de guerre. Le Kremlin ne renoncera pas à la conquête et à l’assujettissement de l’Ukraine (voire à son annexion), et l’Ukraine n’abandonnera pas son objectif, qui est la libération de tout son territoire (y compris la Crimée), puis l’adhésion à l’Union européenne et à l’Alliance atlantique. Un armistice ne pourrait donc constituer qu’une solution temporaire et instable, avec, à la clé, la défense d’une "ligne de contrôle" de tous les dangers, dont dépendent la liberté de l’Ukraine et la sécurité de l’Europe.

Depuis que la Russie ne dispose plus des capacités économiques, militaires et technologiques pour prétendre à la première place sur la scène mondiale, elle n’a d’autre choix que d’accepter le rôle de partenaire secondaire et permanent de la Chine, c’est-à-dire une soumission volontaire à ce qui constituerait une sorte de seconde domination mongole. Ne l’oublions pas, la Russie a survécu à deux agressions occidentales, aux XIXe et XXe siècles, de Napoléon, d’abord, puis d’Hitler. Seuls les envahisseurs mongols l’ont conquise, l’hiver 1237-1238, et sa vulnérabilité à l’est a eu des conséquences considérables dans son histoire.

La grande ligne de fracture géopolitique du XXIe siècle épousera la rivalité sino-américaine. La Russie n’occupera qu’une position secondaire, voire subalterne, mais jouera un rôle important comme fournisseur de matières premières et, mue par ses rêves d’empire, constituera un risque permanent pour la sécurité. Reste à savoir si ce rôle suffira pour correspondre à l’image que les élites russes se font d’elles-mêmes.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2024

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Le 23 janvier 2024 à 11h18

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