Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Les couleurs de la sainte ignorance
Dans cette chronique, l'auteur explore le rôle symbolique et émotionnel des couleurs, qu'elles soient issues de la nature ou inventées par l'Homme. À travers des exemples issus de la mythologie, des croyances populaires et des phénomènes naturels comme l'arc-en-ciel, il montre comment les couleurs ont toujours servi de support à l'imaginaire collectif. Pourtant, aujourd'hui, elles sont victimes de l'obscurantisme et de dérives idéologiques, où certains tentent d'interdire l'usage de certaines palettes sous des prétextes moraux.
On dit que toutes les couleurs sont dans la nature. A tort, semble-t-il selon les spécialistes, car il en est une qui n’y est pas. Le magenta par exemple qui n’existe pas et ne fait donc pas partie du spectre lumineux naturel. Pourtant il existe car c’est une invention de l’homme obtenue par un colorant de synthèse inventé au 19e siècle. C’est un ton pourpre violacé, tirant vers le rose. Il n’est pas dans la nature mais nous pouvons donc le voir et les imprimeurs le connaissent bien puisqu’il permet et donne la mesure de la reproduction uniforme dans la quadrichromie. Tout cela pour dire que si nombre de couleurs sont déjà dans la nature, il n’est pas interdit d’en inventer, de les mélanger pour obtenir d’autres tons et nuances afin d’exprimer, à travers elles, les différentes émotions ressenties. On pense que les couleurs chaudes (orange, jaune, rouge) stimuleraient certaines émotions pendant que celles, froides (bleu, vert), inciteraient au calme et à la quiétude.
Dans la mythologie, comme dans les croyances populaires, les couleurs recouvrent, selon les aires culturelles, des interprétations diverses et variées et demeurent comme autant de supports de la pensée symbolique. Mais il est un phénomène naturel multicolore porteur de tous les symboles et dans presque toutes les cultures : l’arc-en ciel. On dit que l’œil pourrait distinguer dans ses sept couleurs plus de sept cents teintes. C’est dire s’il y a de quoi alimenter un vaste délire interprétative comme on le verra plus loin. Mais déjà ses sept couleurs ont été mises en correspondance avec les sept cieux, les sept notes musicales, les sept planètes ou les sept jours de la semaines. Bref, il y en a pour tous les goûts. Et, comme pour les couleurs, tous les goûts sont dans la nature, sauf le goût des autres, c’est-à-dire celui de l’altérité.
Dans les croyances de notre enfance nourrie de contes et de légendes, dès qu’on voyait surgir un bel arc-en-ciel se faufilant de toutes ses couleurs entre des rayons de soleil et une averse impromptue, les anciens nous annonçaient comme si c’était une évidence : "Ah c’est '3ars eddib !'" (les noces du loup). Les grands-mères vont, plus tard, se charger de nous raconter, selon la version des unes et des autres, le mariage d’un loup de basse extraction avec une louve de la haute mais que sa famille a refusé. Finalement, après quelques stratagèmes, le couple va finir par s’unir puis inviter aux festivités, et donc réunir, les ennemis naturels que sont la pluie et le soleil. Joli conte en effet qui nous changeait d’autres interprétations plus célestes et abstraites faisant de ce phénomène météorologique multicolore un pont ou un chemin menant à on ne savait quel paradis caché dans les cieux.
Bien sûr, et bien plus tard, on saura qu’un arc-en-ciel n’est d’après les gens qui savent qu’un "phénomène optique se produisant dans le ciel visible dans la direction opposée au soleil quand il brille pendant la pluie ; un arc de cercle coloré d’un dégradé de couleurs". Finie l’histoire du loup transi d’amour qui a voulu convoler en justes noces avec sa dulcinée.
Mais voilà que, beaucoup plus tard, quelques hurluberlus vont crier au loup contre l’apparition de ces sept couleurs de l’arc-en-ciel, les uns dans un manuel scolaire et d’autres dans les prospectus et slogan publicitaires destinés à sensibiliser la population au dernier recensement. Sous prétexte que ces couleurs renvoient au fameux drapeau multicolore adopté par les militant de la cause homosexuelle notamment en Occident. Symbole de cette cause, cet étendard conçu par un peintre américain dans les années comporte, lui, huit couleurs---l’arc-en-ciel en compte sept---et veut exprimer la fierté de cette communauté.
Mais depuis peu, la vue d’un florilège de couleurs, quel qu’en soit le nombre, est assimilée par quelques agités du bocal social et politique à "une atteinte aux bonnes mœurs et aux valeurs de la partie". C’est le cas récemment d’un obscure écrivain- politiste, appuyé par des députés islamistes furibards en mal de réel projet de société. Mais le plus triste dans cette affaire c’est qu’ils ne font là qu’imiter d’autres hurluberlus d’un pays voisin, comme on dit, dont le ministre de l’Éducation avait, lui, envoyé des fonctionnaires faire le tour des classes afin de sensibiliser les élèves contre l’utilisation des paquets de crayons de couleurs. L’art de l’interdit ou comment bannir les couleurs des paysages.
Plus obscurantistes encore et un peu partout, d’autres inquisiteurs salafistes ont déjà opté dans leurs accoutrements pour le noir de la nuit et le marron du cancrelat. On craint l’appel à l’interdiction de l’étiquette-énergie couleurs de l’arc-en-ciel collée aux frigos et autres appareils électroménagers qui informe sur la consommation électrique annuelle.
Quant au loup de notre enfance insouciante qui convola en justes noces, sous le halo d’un bel arc-en-ciel entre la pluie et le soleil, il aurait des soucis à se faire par ces temps secs et médiocres où une sainte ignorance est devenue la nouvelle croyance.
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