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Les gouvernements face au défi de l’auto-bouleversement

L’un des défis les plus difficiles auxquels sont aujourd’hui confrontés les gouvernements occidentaux consiste à favoriser, à canaliser – et, sur le plan des individus et des entreprises, à rendre autonomisantes – les forces générées par l’innovation technologique. 

Le 22 octobre 2015 à 11h24

Ils devront pour cela démontrer une plus grande ouverture en matière de destruction créatrice, en permettant non seulement aux outils et procédures, mais également aux mentalités, de faire l’objet d’une réorganisation et d’une mise à niveau. Car plus les gouvernements tarderont à appréhender ces défis, et plus nombreuses seront les opportunités manquées pour les générations actuelles et futures.

Favorisant l’autonomie, les innovations technologiques sont présentes tout autour de nous, intéressant de plus en plus d’individus, de secteurs, et d’activités à travers le monde. Grâce à un nombre croissant de plateformes, il est aujourd’hui plus facile que jamais pour les ménages et entreprises d’accéder et de prendre part à un ensemble d’activités sans cesse plus étendu – allant des transports urbains au logement, en passant par le divertissement et les médias. Les plus solides remparts réglementaires entourant depuis toujours la finance et la médecine subissent eux mêmes une érosion.

Cette transformation historique continuera de gagner en dynamique à mesure de l’expansion de son envergure et de sa portée. Pour autant, les avantages s’y rattachant ne pourront pleinement s’exprimer à moins que les gouvernements n’entreprennent les mesures nécessaires pour appuyer les forces du changement, veiller à ce que d’immenses externalités positives soient internalisées, et pour en minimiser les impacts négatifs.

Cette tâche se révèle malheureusement extrêmement difficile pour les gouvernements de nombreux pays développés, notamment en ce que leur incapacité à se remettre pleinement des récents épisodes de crise et de récession vient mettre à mal leur crédibilité et leur fonctionnement.

Le contexte rend difficile l'évolution de la gouvernance économique

L’émergence de partis politiques et candidats anti-establishment et non traditionnels, des deux côtés de l’Atlantique, vient compliquer les éléments même les plus basiques de la gouvernance économique, tels que la promulgation d’un budget actif aux États-Unis. Dans ce contexte, la mise en œuvre des mesures nécessaires à la mise à niveau des différents systèmes économiques, notamment s’agissant des infrastructures aux États-Unis et de l’incomplétude de l’union en Europe, ou encore des démarches nécessaires pour répondre à des défis historiques tels que la crise des réfugiés, apparaît presque impossible.

En réalité, les structures politiques et économiques occidentales sont à certains égards spécifiquement conçues pour résister à un changement profond et rapide, ne serait-ce que pour empêcher des fluctuations temporaires et réversibles d’exercer une influence excessive sur les systèmes sous-jacents. Ceci fonctionne lorsque les politiques et les économies opèrent selon un mode cyclique, comme c’est généralement le cas en Occident. En revanche, lorsqu’apparaissent des défis structurels et séculaires majeurs, comme on l’observe aujourd’hui, l’architecture institutionnelle des pays développés vient faire considérablement obstacle à toute action efficace.

Donner leur chance aux petits et penser sur le long terme

L’influence politique des donateurs financiers et groupes lobbyistes accentue ce défi. Plutôt que de promouvoir des démarches destinées à améliorer le bien-être à long terme du système dans son ensemble, ces acteurs ont tendance à privilégier des micro-objectifs, dont certains permettent aux éléments traditionnels et souvent fortunés de l’establishment de maintenir leur emprise sur le système. Ce faisant, ils viennent barrer la route de petits acteurs émergents pourtant si indispensables à l’optimisation et à la transformation.

Tous ces aspects alimentent la complexité d’un impératif qui intéresse pourtant non seulement les gouvernements, mais également les entreprises et les citoyens, contraints de s’adapter à des circonstances changeantes en ré-optimisant leurs structures, procédures, compétences et état d’esprit. Rares sont les acteurs enclins à l’auto-bouleversement, dans la mesure où ce processus nous conduit hors de notre zone de confort, nous obligeant à faire face à certains angles morts de longue date, à nous confronter à nos préjugés inconscients, et à adopter une nouvelle mentalité.

Or, tous ceux qui tarderont à admettre le caractère inévitable des bouleversements – ce que font bien souvent les gouvernements en échouant à produire une réponse opportune – manqueront les avantages considérables qu’offre la technologie.

Même lorsque les gouvernements décident d’appliquer des politiques d’appui à l’optimisation et à l’adaptation économique, ils ne peuvent procéder de manière isolée. La technologie produisant une mobilité et une connectivité sans précédent, le pouvoir juridictionnel des États-nations se trouve mis à mal, aboutissant à une situation dans laquelle toute réponse véritablement efficace – qui laisse s’exprimer tous les atouts des technologies novatrices – devient impossible sans une coopération et une coordination multilatérales.

Un changement profond et progressif 

Le multilatéralisme subit lui-même sa propre transformation, animée par les doutes entourant la légitimité des structures existantes. Face à la paralysie des réformes relatives à des institutions traditionnellement dominées par les pays occidentaux, plusieurs démarches viennent produire une alternative; la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures vient par exemple directement concurrencer la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement dans certains domaines. Tout ceci complique les réponses apportées au niveau global.

Sur une telle toile de fond, une transformation rapide et complète apparaît clairement irréalisable. (Il se pourrait même qu’elle ne soit pas souhaitable, eu égard aux possibles dommages collatéraux et conséquences involontaires). Il semble donc que la meilleure option consiste pour les gouvernements occidentaux à entreprendre un changement progressif, appuyé par divers instruments d’adaptation, voués à concerner une masse de plus en plus importante.

Figurent parmi ces outils la mise en œuvre de partenariats public-privé soigneusement conçus, notamment en matière de modernisation des infrastructures; l’intervention d’acteurs extérieurs innovants – sélectionnés non pas pour ce qu’ils pensent, mais pour la manière dont ils pensent – dans les processus décisionnels gouvernementaux; l’application de mécanismes de renforcement de la coordination entre agences, de manière à promouvoir et non à retarder la réactivité des politiques; ainsi que l’instauration de plus larges relations transfrontalières auprès du secteur privé, de manière à améliorer la coordination multilatérale.

Le mode de fonctionnement des économies connaît aujourd’hui une transformation, à mesure qu’une relative puissance se réoriente depuis des forces établies et centralisées en direction d’énergies répondant à une autonomisation sans précédent des individus.

Si les gouvernements entendent surmonter les défis actuels et maximiser les avantages liés à ce changement qui touche leur société, il va leur falloir se montrer beaucoup plus ouverts à l’auto-bouleversement. Sans quoi les forces de la transformation les laisseront eux et leurs citoyens sur le bord du chemin.

© Project Syndicate 1995–2015

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Par Rédaction Medias24
Le 22 octobre 2015 à 11h24

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