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Otmar Issing

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Les risques d’une approche européenne centralisée

FRANCFORT, le 2 juillet 2013 – Pour de nombreux dirigeants européens, la crise de la zone euro ne fait que renforcer la nécessité de « plus d’Europe, ». L’objectif final étant d’établir une union politique à part entière.  

Le 25 juillet 2013 à 15h58

Compte tenu de l’histoire du continent, marquée par les guerres et les divisions idéologiques, et au vu des défis actuels que soulève la mondialisation, l’espoir d’une Europe en paix, prospère et unie, dont l’influence rayonnerait au-delà de ses frontières, constitue bien évidemment une perspective attrayante. Pour autant, un certain nombre de désaccords majeurs demeurent quant à la manière d’atteindre cet objectif.

D’un point de vue historique, l’union monétaire a toujours été considérée comme le chemin vers l’union politique. Dans les années 1950, l’économiste français Jacques Rueff, proche conseiller de Charles de Gaulles, avait eu cette célèbre formule : « L’Europe se fera par la monnaie, ou ne se fera pas ».

Richard Von Weizsäcker, président honorifique de la République fédérale d’Allemagne, fit écho à cette conception environ un demi-siècle plus tard en déclarant que la monnaie unique constituerait pour les Européens la seule et unique manière d’aboutir à une politique étrangère commune. « Si l’euro échoue, l’Europe échoue », a enfin plus récemment déclaré la chancelière allemande Angela Merkel.

Mais la crise qui frappe l’« Europe » n’est pas tant liée à l’union politique qu’à l’Union économique et monétaire européenne. Au contraire, les efforts destinés à préserver l’UEM pourraient bien nous avoir éloignés de l’objectif de politique étrangère commune, en ravivant au sein des États membres (qu’il s’agisse de pays qui reçoivent, ou d’États qui fournissent l’aide financière) un certain nombre de rancœurs nationalistes dont on espérait qu’elles s’étaient éteintes il y a bien longtemps.

1999 : lancement de l’union monétaire

Les responsables politiques ont lancé l’union monétaire en 1999, malgré avoir été avertis du fait que les économies la constituant présentaient une trop grande diversité. Plusieurs États n’ont pas tardé à violer le Pacte de stabilité et de croissance. Le principe de « non renflouement » qui régissait la zone euro a par la suite été abandonné. La réponse à ces échecs a pourtant consisté à réclamer davantage d’intégration économique, notamment à travers des démarches intermédiaires telles que la possibilité de créer un « Ministre européen des finances » ou encore de conférer à un commissaire de l’UE un certain nombre de pouvoirs considérables afin de faciliter une intégration plus étroite.

En bref, l’ensemble des mesures censées implicitement promouvoir l’union politique se sont révélées incompatibles et périlleuses. Elles ont fait peser d’immenses risques financiers sur les membres de la zone euro. Elles ont alimenté les tensions entre les différents États membres. Et peut-être plus important encore, elles ont mis à mal le fondement sur lequel repose l’union politique – persuader les citoyens de l’Union européenne de s’identifier au concept européen.

Le soutien de l’opinion à l’égard de l’« Europe » dépend en grande partie du succès économique de celle-ci. En effet, ce sont bien les accomplissements économiques de l’Europe qui lui confèrent une voix politique à travers le monde. Or, comme le démontre la crise actuelle, les économies européennes les plus performantes sont celles qui présentent un marché du travail (relativement) flexible, des taux d’imposition raisonnables, ainsi qu’un accès ouvert à l’emploi et à l’activité commerciale.

Par ailleurs, l’élan en faveur de la réforme économique n’a non pas émané de l’UE, mais bien des gouvernements nationaux, comme l’illustre peut-être le plus clairement l’« Agenda 2010 », mis en place il y a dix ans par le chancelier allemand de l’époque, Gerhard Schröder. De nombreuses études universitaires, conformément aux travaux de l’historien économique américain Douglass North, appuient l’idée selon laquelle ce serait la concurrence entre les États et les régions qui poserait les bases du progrès technologique et de la croissance économique.

L’échec de l’agenda de Lisbonne

L’échec total de la stratégie de Lisbonne, lancée en mars 2000 dans le but de faire de l’UE « l’économie de connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, » illustre la faiblesse d’une approche centralisée.

On peut soutenir qu’au cours des siècles passés, c’est la concurrence au sein de l’Europe qui a fait naître un dynamisme et une prospérité sans précédent à travers la majeure partie du continent. L’Europe vivait alors une période de guerres. Pour autant, ceci ne signifie pas que la centralisation soit la meilleure manière – et encore moins la seule – de garantir la paix.

Or, encore une fois, les dirigeants de l’UE ont répondu en formulant une conclusion inverse : l’échec de l’agenda de Lisbonne a été interprété comme justifiant encore davantage d’harmonisation et de centralisation des politiques nationales. Comme à son habitude, dans son discours sur l’« État de l’Union » au Parlement européen en septembre 2012, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso s’est prononcé en faveur d’une Commission plus puissante.

Les dangers d’une approche centralisée

Cette approche – harmonisation, coordination, et prise de décisions centralisée – continue d’être considérée comme une panacée aux problèmes de l’Europe. C’est là le genre de faux-semblants de connaissance que l’économiste Friedrich Von Hayek qualifiait de recette idéale pour voir la liberté restreinte, et la médiocrité économique assurée. En effet, il conviendrait pour le projet européen de partir du principe selon lequel un environnement réunissant les institutions, la concurrence et les droits de propriété appropriés, accompagné d’un régime d’imposition favorable à la croissance ainsi que de politiques budgétaires solides, constitue la base de la prospérité économique.

Les dangers d’une approche centralisée peuvent également être constatés dans les relations entretenues entre les 17 États actuels de la zone euro et les 11 États de l’UE n’appartenant pas à la zone euro. Tandis que les premiers sont favorables à une plus forte intégration, les conséquences économiques négatives d’une démarche en ce sens sont de nature à dissuader les seconds de prendre part à l’UEM (aspect semblant de nouveau révéler l’impossibilité de faire définitivement disparaître la concurrence institutionnelle).

Il existe de nombreux domaines à l’égard desquels une action commune au niveau de l’UE s’avère à la fois appropriée et efficace.  La politique environnementale en fait clairement partie. En revanche, la centralisation du processus décisionnel économique, comme une fin en soi, ne saurait favoriser une Europe prospère et puissante.

Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’UE, a dit un jour que s’il avait pu remonter le temps pour recommencer le processus d’intégration européenne, il aurait débuté avec la culture – une dimension dans laquelle nul n’a besoin ni ne désire de centralisation. La richesse culturelle de l’Europe réside précisément dans sa diversité, et le fondement de l’un de ses plus grands accomplissements n’est autre que la compétition entre les peuples, les institutions, et les lieux. Le malaise économique actuel de l’UE est un révélateur de l’entêtement des dirigeants européens à nier l’évidence.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2013

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Le 25 juillet 2013 à 15h58

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