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Marcel Fratzscher

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Les trois illusions de l'Allemagne

BERLIN – Ces derniers jours, le représentant allemand au sein du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) a exprimé un total désaccord avec la décision prise le 7 novembre de diminuer son principal taux directeur. Par ailleurs, la Commission européenne a ouvert une enquête pour déterminer si l'important excédent des comptes courants allemands entraîne des préjudices économiques en Europe et au-delà. Cette enquête et les critiques à l'égard du modèle économique germanique qui repose sur les exportations ont fait scandale en Allemagne. Devient-elle le bouc émissaire des problèmes de l'Europe, ou bien est-elle réellement en décalage avec l'économie européenne et même mondiale ?  

Le 3 décembre 2013 à 11h11

Pendant fort longtemps les Allemands ont été parmi les plus europhiles des Européens, mais ils sont devenus peu à peu hostiles à la zone euro et à sa monnaie unique. Un parti politique ouvertement anti-euro a vu le jour, et même s'il n'a pas eu de représentants élus au Bundestag lors des élections législatives de septembre, son avenir semble prometteur. C'est tragique, car l'Allemagne la première devrait être porteuse d'une vision convaincante de l'avenir européen.

Trois illusions sont à l'origine de l'aversion croissante des Allemands à l'égard de l'intégration européenne - et de la difficulté de beaucoup d'entre eux à comprendre que leur pays serait le premier perdant d'un effondrement de l'euro.

Première illusion : l'Allemagne est convaincue d'avoir parfaitement agi face à la crise. Son PIB a chuté en 2009, mais il s'est redressé rapidement et l'économie du pays a augmenté de 8% depuis. De la même manière, le taux de chômage a diminué durant la crise pour atteindre la valeur plancher de 5,2%, le taux le plus faible depuis la réunification. Et l'engagement du gouvernement allemand en faveur de la consolidation de sa trésorerie s'est traduit l'année dernière par un excédent budgétaire - un excédent qui devrait s'élever à 1,5% du PIB en 2018.

Ces chiffres renforcent l'impression que l'économie allemande est en plein boom et que son avenir pourrait être encore meilleur si la situation économique des pays les plus vulnérables de la zone euro ne freinait pas son expansion. Mais vu dans une perspective à long terme, les résultats de l'économie allemande sont décevants. Selon une étude récente de l'Institut allemand pour la recherche économique, depuis le lancement de l'union monétaire en 1999, elle connaît l'un des taux de croissance du PIB et de la productivité parmi les plus faibles au sein de la zone euro.

D'autre part les salaires réels n'ont que très peu augmenté ; ils ont même diminué pour 60% des travailleurs allemands. Ailleurs en Europe ils ont augmenté davantage, malgré la gravité de la crise économique. Etant donné que l'Allemagne a également l'un des taux d'investissement parmi les plus bas de la zone euro, la croissance de son PIB devrait être l'un des plus faibles en Europe au cours des prochaines années et il ne faut donc pas s'attendre à une augmentation significative des salaires allemands.

Certes, les Allemands n'ont pas entièrement tort ; la crise à la périphérie de l'Europe affecte les perspectives de croissance de leur pays. Mais ils ne devraient pas oublier qu'il y a seulement 10 ans, l'Allemagne était «l'homme malade de l'Europe» et que c'est notamment la croissance et le dynamisme du reste du continent qui lui ont permis de se redresser. Ils doivent prendre conscience que les Européens sont tous dans le même bateau : ce qui est bon pour l'Europe est bon pour l'Allemagne, et réciproquement. 

Seconde illusion de l'Allemagne : croire que les autres pays européens en veulent à son argent. C'est pour cela qu'elle est réticente à s'engager pleinement dans le débat sur une union bancaire européenne. En raison de la restructuration des banques et de la mutualisation des risques que cela suppose, elle estime que cela pourrait conduire à des dépenses importantes pour les contribuables allemands. C'est aussi pourquoi elle conteste les instruments de politique monétaire de la BCE, notamment son programme de rachat de titres de dette (OMT). Les adversaires de ce programme demandent à la Cour constitutionnelle allemande d'invalider les achats conditionnels de la dette publique des pays de la zone euro prévus par ce programme.

Ce genre d'opposition paraît contre-intuitif, car la simple annonce de l'OMT par la Banque centrale européenne a rétabli le calme sur le marché des dettes souveraines et réduit le coût des emprunts pour les pays de la périphérie. Du seul fait qu'il fournit un soutien crédible contre le risque d'un effondrement de la zone euro, l'OMT est devenu l'un des programmes les plus efficaces appliqués dans l'histoire récente par une banque centrale. L'explication la plus logique de la réaction allemande est que beaucoup d'Allemands n'ont aucune confiance dans les autres pays européens et ne font pas foi en leur engagement d'éviter l'insolvabilité.

Troisième illusion : la crise actuelle serait en fin de compte une crise de l'euro. Il est tentant de faire de l'euro un bouc émissaire, mais il a été extraordinairement bénéfique à l'Allemagne du point de vue économique et financier. C'est notamment grâce à la monnaie unique qu'elle a intensifié ses échanges commerciaux, amélioré la stabilité des prix et qu'elle est devenue plus compétitive et plus efficace.

La crise de la zone euro n'a pas les caractéristiques d'une crise monétaire. L'euro n'est ni surévalué ni mal géré, ce qui minerait la compétitivité et éroderait la confiance à long terme dans cette devise. Au contraire, la remarquable résilience de son taux de change vis à vis de toutes les autres devises importantes démontre une confiance durable dans sa viabilité et sa stabilité. Par contre les marchés financiers ne croient plus que les pays européens appliqueront la politique voulue pour sortir l'Europe de la crise.

L'idée selon laquelle la crise tient à ce que la zone euro n'est pas une zone monétaire optimale est également erronée. Aucune économie n'est une zone monétaire optimale ; il y a des différences marquées entre les Etats des USA et même entre les Länder allemands. La principale menace qui pèse sur la viabilité à long terme de l'euro est le manque de volonté politique de mettre en œuvre la politique adéquate, en particulier la création d'une union bancaire et d'une union budgétaire crédible.

Les perspectives économiques de la zone euro s'améliorent, mais elle n'est pas hors de danger. Une grosse crise dans n'importe quel pays membre pourrait très facilement se propager. Si l'Allemagne était touchée, compte tenu de son ouverture aux flux commerciaux et financiers, ainsi que de sa responsabilité en raison de sa puissance économique, elle en payerait le prix fort.

Dans ce contexte, une fois qu'il sera formé, le troisième gouvernement de la chancelière Angela Merkel, devra libérer le pays des illusions qui l'empêchent de tenir ce qui devrait être son rôle anticipateur et constructif : veiller à ce que l'Europe fonctionne comme une union. Cela suppose avant tout le retour de la confiance entre les pays européens. Il sera sans doute difficile d'y parvenir, mais c'est la seule option possible pour l'Allemagne - et un véritable espoir pour l'Europe.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2013


 

Tags : Défense
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Le 3 décembre 2013 à 11h11

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