Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Lettre nocturne d’un citateur
Un soir, alors que le sommeil tardait à venir malgré une longue journée de travail, il imagina comme astuce pour vaincre l’insomnie la réception d’une lettre d’un ami perdu de vue. Pour d’autres, il y aurait bien des astuces pour faire venir le sommeil. Tel, par exemple, le vieux truc qui consiste à compter des moutons. Pas pour lui. Les moutons ne font que lui rappeler de mauvais souvenirs.
D’abord cette fête du sacrifice qui l’avait traumatisé lorsque l’on égorgea sous ses yeux d’enfant en pleurs l’agneau, devenu mouton de l’Aïd, qu’il avait nourri de ses mains et vu grandir auprès de lui des semaines durant. Non, pas de moutons. Une lettre. Seuls les mots entraînant des souvenirs et révélant des choses et des êtres oubliés sauraient, peut-être, le plonger dans un passé révélé par une autre mémoire que la sienne. Un jeu de mémoire, en somme. Un "je" en miroir ?
"Cher ami. Je sais comme tu aimais tant citer cet auteur, dont j’ai oublié le nom, qui avait écrit de belles choses sur l’œuvre autobiographique de Georges Perec : ‘Le passé n’est que fiction, la fiction n’est que ce qui est passé.’ C’est fou ce que le passé inspire ceux qui, justement, le regardent passer doucement, inexorablement comme le cours d’eau d’un fleuve dont les directions de son l’amont et de son l’aval se confondent et désorientent. Tranquille, le fleuve ? Pas toujours et pour cause ; d’autant qu’il ne faut jamais se fier, comme on dit, à l’eau qui dort. Mais, à propos de dormir, est-ce vraiment une bonne idée d’avoir imaginé la lecture d’une lettre fictive pour trouver le sommeil ? Tant pis pour toi, ou tant mieux puisque j’ai entamé cette missive par une citation sur la fiction du passé ou le passé d’une fiction. Et comme une citation en entraine une autre, jeu de lectures croisées que tu chéris, en voici une autre sur le vieux monde d’hier et le nouveau, celui de demain. Elle est de Gramsci. Beaucoup en usent ou interprètent à satiété et en toutes circonstances tant elle satisfait tout le monde. Même Sarkozy s’en est servi pour justifier on ne sait quelle dinguerie politique. C’est dire. ‘Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.’ D’aucuns voient dans cette formule gramscienne claquant comme un aphorisme dystopique une définition hautement métaphorique de la crise : politique, économique, écologique... Pour ma part, et en toute modestie, je n’y vois qu’une belle et poétique description de l’entre-deux ou de l’interstice où se niche avant d’éclore ce qui fera peut-être sens dans la vie du monde de demain. C’est comme cet état biologique du ver à soie entre le cocon et la chrysalide. En sortira-t-il un beau papillon de toutes les couleurs ou un vulgaire insecte vorace et nuisible ? Ami, seul le vent connait la réponse, comme chantait Bob Dylan : ‘The answer, my friend, is blowin’in the wind.’ Et oui, pourquoi ne pas le citer comme on citerait n’importe quel auteur, penseur ou écrivain ? Il est lauréat du prix Nobel de littérature après tout. ‘How many roads must a man walk down / Before you call him a man ?’."
"En effet, cher ami, combien de chemins l’homme doit-il arpenter avant d’être considéré comme un homme ? On dirait du Nietzsche dans ‘Ainsi parlait Zarathoustra’, mais ce n’est que Bob qui chante et d’autres qui dansent. Et comme écrivait le philosophe, qui aurait pu reprendre la chanson de Bob à son compte : ‘Il faut entretenir constamment le chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse.’ Là aussi, l’aphorisme est ouvert à toutes les interprétations car tout dépend du son ou du bruit du chaos qu’il fait dans la tête de celui ou celle qui danse. ‘La musique, disait Henry Miller, est le bruit que fait le nageur dans l’océan de son inconscient.’"
"Cher ami. Je crois que cette lettre imaginée comme un remède contre une insomnie passagère se révèle une ‘citationnite’ aigue, mal qui n’est pas de nature à inviter au sommeil. Aussi suis-je obligé de conclure ici par une toute dernière citation, laquelle, je l’espère, te mènera promptement dans les bras de Morphée. Elle est de ce bon vieux La Bruyère : ‘La gloire ou le mérite de certains hommes consiste à bien écrire ; pour d’autres, cela consiste à ne pas écrire.’"
"Ma gloire et mon mérite seront parmi ceux de la seconde catégorie. Amen et que ta nuit soit aussi douce que ta journée."
Avant de plonger dans le sommeil, il plia doucement la lettre, la glissa dans un tiroir de la table de nuit et prit son livre de chevet : Promenades sous la lune de Maxime Cohen (Grasset) Il relit l’incipit de l’ouvrage : "Les raisons d’écrire un livre sont toujours moins nombreuses que celle qu’on aurait de s’en abstenir. Elles ne sont pas meilleures non plus ; elles peuvent même sembler pires si l’on considère la multitude de ceux qui ont passé leur vie sans se donner cette peine, et où le moindre lecteur se range bien volontiers."
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