Kevin Hjortshøj O'Rourke
Professeur d'histoire de l'économie et fellow à l'Université d'OxfordL'Europe après l'euro
SAINT-PIERRE-D'ENTREMONT, FRANCE – L'Union monétaire européenne n'a jamais été une bonne idée. Je me souviens de ma surprise quand, jeune professeur assistant, j'ai réalisé que j'étais contre le traité de Maastricht. J'ai pensais alors (et je pense toujours), que l'intégration européenne est une très bonne chose. Mais le manuel d'économie que j'utilisais dans mes cours montrait tous les dégâts que l'UME pouvait causer en l'absence d'une union budgétaire et politique.
Rien de ce qui s'est passé depuis ne m'a convaincu que mon manuel était excessivement pessimiste. Au contraire : il était bien trop optimiste. La vie est jonchée de peaux de banane et quand on marche sur l'une d'elles, il faut être en mesure de s'adapter. Mais l'union monétaire elle-même s'est avérée être une gigantesque peau de banane, qui a provoqué des mouvements de capitaux qui ont fait grimper les coûts à la périphérie de l'Europe. Et l'ajustement (c'est-à-dire, dévaluation de la monnaie), n'était pas une option.
En outre, la plupart des manuels de l'époque ne tenaient pas compte du secteur financier. Ainsi ils ont ignoré le fait que les flux de capitaux vers la périphérie seraient acheminés par l'intermédiaire de banques et que, lorsque les capitaux auraient cessé d'affluer, des crises bancaires allaient peser sur les finances publiques des membres de la périphérie. Ceci à son tour devait éroder davantage les bilans des banques et contraindre la création de crédit : la boucle fatale des banques souveraines dont nous avons tant entendu parler ces dernières années. Et aucun manuel scolaire n'a prédit que la coopération européenne imposerait une austérité procyclique sur les pays touchés par la crise, en créant des dépressions qui dans certains cas rivaliseraient avec celles des années 1930.
L'Union monétaire européenne ou l'échec coûteux
Il est évident depuis quelques années que «l'UME telle qu'elle existe effectivement» est un échec coûteux, aussi bien sur le plan économique que politique. La confiance dans les institutions européennes s'est effondrée et les partis politiques qui font part de leur scepticisme, non seulement relativement à l'euro mais également face à l'ensemble du projet européen, ont le vent en poupe. Et pourtant la plupart des économistes, même ceux qui n'ont jamais été enthousiastes depuis le début vis-à-vis de l'UME, sont réticents à défendre la thèse selon laquelle le moment serait venu d'abandonner une expérience qui a échoué.
Dans un article fameux, Barry Eichengreen a fait remarquer qu'une dissolution anticipée de l'UME conduirait à la «mère de toutes les crises financières.» Il est difficile d'être en désaccord avec lui. C'est pourquoi les économistes de tous bords, qu'ils aient soutenu ou non l'introduction de la monnaie commune, ont passé les cinq dernières années à développer et à promouvoir un train de réformes institutionnelles et de changements de politiques visant à atténuer les dysfonctionnements de la zone euro.
À court terme, la zone euro a besoin d'une politique monétaire et budgétaire beaucoup plus souple. Elle a besoin également d'un objectif d'inflation plus élevé (pour réduire le besoin de réduction des salaires nominaux et la baisse des prix), d'une réduction de la dette, le cas échéant, d'une union appropriée des opérations bancaires avec une butée fiscale proportionnée et centralisée et enfin de capitaux «sûrs» pour la zone euro que les banques fédérales puissent détenir, mettant ainsi un terme à la boucle fatale des banques souveraines.
Atténuer les dysfonctionnements de la zone euro
Malheureusement, les économistes ne comptent pas parmi eux de forts partisans favorables à une union budgétaire digne de ce nom. Même ceux qui l'estiment nécessaire d'un point de vue économique s'autocensurent, parce qu'ils la croient politiquement impossible. Le problème est que ce silence a encore réduit les possibilités politiques, de sorte que des propositions plus modestes ont été également abandonnées.
Cinq ans plus tard, la zone euro manque toujours d'une union bancaire appropriée, ou même, comme la Grèce l'a démontré, d'un prêteur en dernier recours approprié. En outre, un objectif d'inflation plus élevé reste impensable et le gouvernement allemand fait valoir que les défauts de paiement de la dette souveraine sont illégaux au sein de la zone euro. L'ajustement budgétaire procyclique est toujours à l'ordre du jour.
L'adoption tardive par la Banque centrale européenne de l'assouplissement quantitatif a été un pas en avant, mais la décision hautement destructrice des décideurs d'arrêter le système bancaire d'un État membre (pour des raisons apparemment politiques), est un pas bien plus grand en arrière. Et personne ne parle d'une véritable union fiscale et politique, même si personne ne peut imaginer que l'Union monétaire européenne survive sous le statut quo.
Pendant ce temps, les dégâts politiques continuent : tous les autres partis contestataires ne sont pas aussi pro-européens que le parti Syriza qui dirige la Grèce. Et la politique intérieure est déformée par l'incapacité des politiciens centristes à répondre aux préoccupations des électeurs sur les politiques économiques de la zone euro et sur son déficit démocratique. On redoute qu'une action dans sens ne donne un soutien implicite aux sceptiques, ce qui est tabou.
Une «union» dangereuse pour les petits pays
Ainsi en France, le président socialiste François Hollande se fait le porte-parole de Jean-Baptiste Say, en arguant du fait que l'offre crée sa propre demande, tandis que Marine Le Pen du Front national cite quant à elle Paul Krugman et Joseph Stiglitz. Il n'est pas très surprenant que les électeurs de la classe ouvrière se tournent vers son parti.
Une victoire du Front national en 2017 ou 2022, qui n'est plus du domaine de l'impensable, ruinerait le projet européen. Les citoyens des petits États membres de la zone euro auront remarqué la manière brutale dont la BCE s'est politisée pour réaliser les objectifs de l'Allemagne en Grèce. Et la conclusion selon laquelle la zone euro est une «union» dangereuse pour de petits pays va paraître inévitable. Si les partis centristes restent sur la touche, plutôt que de protester contre ce qui se produit, les politiques extrémistes risquent encore de gagner beaucoup de terrain.
Pour les économistes comme moi, qui ont hésité avant de préconiser de mettre un terme à l'échec de l'euro et ont plaidé en faveur d'une réforme, il est peut-être temps d'admettre la défaite et de tourner la page. Si les anti-Européens restent les seuls à s'opposer à l'UME, le bébé de l'UE pourrait finir par être jeté avec l'eau du bain de l'euro.
La fin de l'euro risque effectivement de provoquer une crise immense. Mais posez-vous la question suivante : pensez-vous vraiment que l'euro existera encore sous sa forme actuelle dans un siècle ? Dans la négative, il prendra fin et le moment de cette fin ne se produira jamais «au bon moment.» Mieux vaut donc prendre les devants pour éviter d'aggraver la situation.
© Project Syndicate 1995–2015
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