L’exemplarité est une ordure!
“Dans notre prochain numéro, nous vous ferons découvrir la meilleure choucroute de Marrakech“; “et ça se dit patriote“, “il n’y avait pas plus traditionnel comme restaurant à Strasbourg?“... Voici quelques unes des sympathiques réactions à ce qui a été appelé par les médias le CouscousGate. Au-delà du ridicule de ‘l’affaire’, elle n’en demeure pas moins révélatrice de cette attente extrême - oserons-nous dire radicale ou alors faut-il chercher tout de suite un musulman quelque part – d’exemplarité politique exigée.
Resituons d’abord le contexte, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi cet épisode assez épique: le 13 Septembre dernier, une militante du Front National poste une photo sur son compte Twitter montrant des partisans FN, dont Florian Philippot Vice-Président, attablés dans un restaurant de Strasbourg.
La photo porte le commentaire ‘Au meilleur couscous de Strasbourg’ suscitant ainsi une salve de commentaires, et même un hashtag #CouscousGate (c’est dire si tout ceci est à prendre au sérieux !), de l’acabit de ceux cités plus haut.
Leur teneur pourrait être résumée en une seule phrase: “comment peut-on se déclarer patriote français et opter pour un plat venant directement d’un pays du Maghreb?“.
Autrement dit, Florian Philippot devrait donner l’exemple d’une certaine préférence nationale même dans ces choix culinaires normalement du domaine privé, d’autant qu’il a lancé en Mai dernier Les Patriotes, une association au sein du FN censée représenter la ligne souverainiste du parti. A noter la démission dudit Philippot pas plus tard que ce jeudi 21 septembre après s’être fait traiter de ‘Vice-président de rien’par Marine Lepen. Visiblement, l’univers n’est pas impitoyable que dans la série Dallas!
Revenons à notre mini-séisme couscoussier au sein des “identitaires“, celui-ci n’est pas sans rappeler une Nadine Morano, membre du parti de droite Les Républicains, se défendant en 2012 d’être xénophobe puisqu’elle aimait…le couscous. Que ceux et celles qui n’ont jamais entendu cette fameuse phrase“je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir / arabe / musulman“ lèvent la main!
Pourquoi une telle crispation autour de comportements devant, a priori, être du ressort de la sphère personnelle, des goûts de tout un chacun et n’ayant pas de rapport avec le rôle que jouent un homme ou une femme politiques?
Parce qu’il y a une exigence d’exemplarité.
Et face à cette espèce de crise identitaire qui traverse le monde, cette exigence semble de plus en plus s’accrocher au plus infime détail, fût-il personnel et sans aucun lien avec l’idée de fond. Surtout lorsque le moindre fait provoque un tollé sur les réseaux sociaux et prend des allures de buzz ayant droit de vie ou de mort politique sur son initiateur.
Pourtant, s’il y a un concept qui semble avoir été fortement malmené ces derniers temps dans le monde politique, c’est bien celui de l’exemplarité.
En France, son effet boomerang a mis K.O. François Fillon lors des dernières élections présidentielles, coûté sa place tant attendue de Garde des Sceaux / Ministre de la Justice à François Bayrou et écarté Richard Ferrand du poste de Ministre de Cohésion des Territoires.
Aux Etats-Unis, dans un livre, intitulé What Happened, publié récemment, Hillary Clinton revient sur sa défaite aux présidentielles et juge que “sa plus grande erreur a été d’utiliser un serveur personnel pour ses e-mails alors qu’elle était secrétaire d’état“. Une erreur qui lui aura valu plusieurs attaques du camp adverse et une enquête du FBI, finalement abandonnée depuis.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que Donald Trump, même en semblant multiplier les bourdes (singer un journaliste handicapé en plein meeting électoral, multiplier les ‘mots d’esprit’ fleurant bon sexisme et xénophobie, déclamer que le réchauffement climatique était une création des Chinois… pour ne citer que celles-ci !), a été élu Président.
Sous nos cieux, quand on dit bourdes ou gaffes, on ne peut pas ne pas avoir une pensée pour l’ancien Chef du Gouvernement, Abdelilah Benkirane. N’est-ce pas lui qui, se voulant rassurant suite à l’assassinat d’Hervé Gourdelen Algérie, a décrété que “Le couscous, la harira et la pastilla sont suffisants pour drainer les touristes dans notre pays“ (Oui, encore une histoire de couscous !)? N’est-ce pas lui encore qui a déclaré que “La femme est un lustre qui illumine le foyer“ s’attirant les foudres des associations féministes? Ou alors ce “Les chômeurs devront prier Dieu pour trouver un travail“ se délestant de sa responsabilité dans le dossier plus que critique des diplômés-chômeurs en brandissant une formule censée mettre fin à toute argumentation? Si c’est l’affaire de Dieu, alors…
L’affaire des amants du MUR (Mouvement Unicité et Réforme) est tout aussi révélatrice. Quand deux dirigeants de ce mouvement (connu pour être l’aile religieuse ultra-rigoriste du PJD) sont appréhendés par la police judiciaire en flagrant délit d’adultère à bord d’une voiture, ce n’est pas tant la coucherie extra-conjugale qui choque mais le vrai décalage entre le discours et la pratique.
Donald Trump et Abdelilah Benkirane ont donc fait preuve de cette exemplarité (ou de cette cohérence) qui a manqué à Hillary Clinton, François Fillon, François Bayrou ou Richard Ferrand.
En effet, ces derniers ont prôné une probité et un caractère irréprochable qui leur ont ensuite fait cruellement défaut. Quand Donald Trump a incarné jusqu’au bout, même dans ces nombreux et légendaires tweets, les valeurs et les idées qui lui étaient propres. Celles de l’homme blanc en mal d’autorité et de domination de tout ce qui l’entoure (sexe, apparence ethnique…) et prônant le fameux Make America Great Again (littéralement Rendre l’Amérique à nouveau grande); c’était mieux avant, au temps de l’esclavagisme où la puissance des USA n’était pas remise en cause et où les maîtres du monde n’avaient pas à rendre des comptes à qui que ce soit.
Idem pour Abdelilah Benkirane qui, dans les constructions mêmes de ses discours politiques, est resté en alignement avec le populiste qui parle vrai, au vrai peuple marocain (et non à une certaine élite), à ce peuple qui est prêt à se raccrocher à un conservatisme aveugle pour ne pas sombrer dans un modernisme dangereux.
En cela, Donald Trump et Abdelilah Benkirane ont été d’une cohérence parfaitement… exemplaire!
Qu’elle soit morale ou immorale, l’exemplarité, dans sa définition littérale de “valeur d’exemple“, semble être la clé pour influencer les électeurs / partisans / citoyens.
Albert Schweitzer, philosophe et théologien consacré prix Nobel de la paix en 1952, le résume fort bien “L’exemplarité n’est pas une façon d’influencer. C’est la seule“.
Avant lui, François de La Rochefoucauld, écrivain et mémorialiste, disait que “Rien n'est aussi contagieux que l'exemple“. Intéressante utilisation du verbatim ‘contagieux’ quand on sait que La Rochefoucauld était un moraliste connu pour sa dénonciation de la vanité, entre autres défauts et vices des hommes et des femmes, et pour son pessimisme quant aux aspects négatifs la nature humaine.
Si l’exemplarité était une personne, je lui corrélerai volontiers cette réplique du célèbre film Le Père Noël est une ordure: “Je n’aime pas dire du mal des gens mais effectivement elle est gentille“.
En soi, servir d’exemple ferait référence à des principes vertueux universels et appellerait à faire preuve d’éthique, de respect des règles écrites ou orales… Une ‘gentille’ caractéristique en fait! Mais pas si ‘gentille’ que ça, si l’on creuse un peu plus. L’exemplarité étant, finalement, toute relative et aussi malléable que peut l’être l’opinion publique à coup de #couscousgate, #morandinigate ou #fakenews…
Allez…
« - Joyeux Noël quand même
- Y'a pas d'mal ! »[1]
[1]Réplique du film Le Père Noël est une ordure
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