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L’imaginaire assisté

À l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, le monde de l’édition traverse une transformation radicale. Si des écrivains et philosophes comme Schopenhauer et Michel Serres ont déjà alerté sur les dérives de la production littéraire de masse, aujourd’hui, l’IA s’impose comme un acteur majeur dans la création de livres. Des romans générés par des algorithmes aux couvertures illustrées par des logiciels, le secteur de l’édition semble se redéfinir. Entre innovation et inquiétude, l’avenir de la littérature humaine face à cette révolution technologique reste incertain.

Le 15 novembre 2024 à 13h50

Agacé, déjà à son époque, par la profusion de mauvais livres qui attirent et appâtent ou racolent de nombreux lecteurs, le philosophe allemand Schopenhauer (1788- 1860) avait élaboré une petite théorie rieuse, "l’art de ne pas lire", sous forme d’observations pertinentes sur la lecture ou la meilleure façon d’éviter la mauvaise littérature : "l’art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s’intéresser à tout ce qui attire l’attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte". Mais l’observation qui fait mouche en trouvant écho dans l’innovation éditoriale d’aujourd’hui est celle qu’il a gardée pour conclure ces observations : "Seul celui qui tire ses écrits directement de son cerveau mérite d’être lu".

En effet, auteurs, éditeurs, traducteurs et tous ceux qui tirent leurs écrits de leur cerveau s’inquiètent pour leur avenir à l’heure où l’intelligence artificielle est mise au service du livre et de la lecture. On ne sait pas encore si l’IA écrira une "recherche du temps perdu", un "Don Quichotte" ou une élégie de Mahmoud Darwich, mais d’aucuns, ailleurs, et de plus en plus chez nous, y croient dur comme fer et y travaillent d’arrache-pied, si l’on ose dire. C’est à dire qu’ils bidouillent des ouvrages à peu de frais à l’aide de robots, "chat Bot" et autres plateformes logicielles de création de contenus. Les sceptiques, encore nombreux, restent dubitatifs concédant que les robots pourraient balayer, compter ou rédiger des rapports insipides ou quelques écrits de bureau rébarbatifs, mais comment s’y prendraient-ils pour écrire des livres ?

La réponse est que c’est déjà le cas et que même des maisons d’édition qui ont pignon sur rue en Europe et ailleurs s’y mettent peu à peu de peur de se faire devancer par ce nouveau modèle économique disruptif dans l’édition. Prudents pour l’heure, ces éditeurs se contentent de faire appel à l’IA pour la production et l’illustration de couvertures et de plus en plus pour la traduction, guettant les résultats des ventes du livre généré par l’IA et lorgnant sur le profil du lecteur et futur consommateur de cette littérature artificielle. Pourquoi s’en priver alors que l’on sait que les gros éditeurs fonctionnent comme des entreprises qui doivent faire du profit en marketant afin de vendre leur produit.

Ecrire, c’est vendre, disait l’un d’entre eux et souvent l’on fabrique et l’on vend d’abord un auteur charismatique, un air du temps, un nom connu ou une renommée établie et non l’œuvre qui s’y attache. Le faire-savoir avant le savoir. Quant au savoir-faire, d’aucuns le sollicitent auprès de l’IA dont les exploits nous plongent tous les jours dans le bain numérique à une vitesse vertigineuse.

Le philosophe Michel Serres, l’avait analysé il y a plus de dix ans dans son excellent ouvrage "La petite poucette" (Editions Le Pommier) en annonçant que l’Humanité en moins de trois décennies seulement, a vécu une transition anthropologique après l’invention de l’écriture il y a des milliers d’années puis celle de l’imprimerie il y a quelques siècles. Et dire qu’au XIXe siècle, poète visionnaire, un grand auteur comme Victor Hugo, prophétisait en faisant dire à un de ses personnage dans "Notre-Dame de Paris" : "Ceci, tuera cela. Le livre tuera l’édifice". Et de se demander : "Quand on la compare à la pensée qui se fait livre, et à qui il suffit d’un peu de papier, d’un peu d’encre et d’une plume, comment s’étonner que l’intelligence humaine ait quitté l’architecture pour l’imprimerie". Qu’aurait-il écrit aujourd’hui alors que l’intelligence humaine a tout quitté, et notamment la galaxie Gutenberg, pour se livrer pieds et poings liés à une autre intelligence, artificielle celle-là ? En moins d’un demi-siècle, le monde de l’impression et de l’édition est passé de la PAO ( Publication assistée par ordinateur) à l’IAIA ( Imaginaire assisté par intelligence artificielle).

On sait que d’ores et déjà des romans sont écrits par l’IA et certains ont même obtenus des prix. Pour l’instant, on a choisi un genre facile et convenu tel le roman à l’eau de rose ou le roman dit de gare mais qui ne manque pas de lecteurs, bien au contraire. Sur Amazon, il y a un label égénéré par IAé où l’on trouve la boutique Kindle qui réunit une catégorie écrite entièrement par Chat GPT et compte, selon l’agence Reuters, pas moins de 200 titres. Mais l’on ne sait pas combien d’auteurs ne déclarent pas avoir signé des livres générés par l’IA : romans de science-fiction, recueils de poésie, manuels et guides de développement personnel ainsi que de la littérature jeunesse.

Cependant, certaines grandes maisons d’édition, notamment aux Etats-Unis, telle Penguin Radom House, essaient par tous les moyens de protéger leurs auteurs et leurs publications contre le pillage des intelligences artificielles qui s’en servent pour s’entrainer à pomper les contenus afin d’en créer d’autres. En verrouillant, par exemple, l’usage de ses ouvrages, ce géant nord-américain de l’édition espère se prémunir -mais jusqu’à quand ? -contre le pillage.

Las ou résignés et surtout moins outillés pour lutter contre le pouvoir de la machine, quelques éditeurs indépendants se contentent de signaler en début du livre que celui-ci n’a pas été généré par l’IA. On en est donc là, comme dans un supermarché, à surveiller l’étiquette de certification sur l’emballage afin de vérifier si le produit est bien naturel, bien humain et garanti sans IA.

Finalement, avec le développement disruptif de ces technologies d’assistance à l’imaginaire, que deviendra la lecture d’antan, celle qui réveille la réflexion, sollicitant l’imagination et la sensibilité ? Grand lecteur et bibliophile compulsif, l’écrivain italien Umberto Eco prédisait, dans le livre d’entretiens avec le cinéaste érudit, Jean-Claude Carrière, ("N’espérez pas vous débarrasser des livres". Editions Grasset) : "Tout peut advenir. Les livres peuvent n’intéresser demain qu’une poignée d’inconditionnels qui iront satisfaire leur curiosité passéiste dans des musées, dans des bibliothèques".

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Le 15 novembre 2024 à 13h50

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