img_pub
Rubriques

L'inflation et l'erreur de la Fed

Il leur a fallu beaucoup trop de temps, mais finalement les principaux responsables de la Fed (la Réserve fédérale américaine) ont reconnu que pendant des mois ils se sont trompés sur la nature de la poussée inflationniste - bien plus forte et plus persistante que ce à quoi ils s'attendaient.

Le 16 décembre 2021 à 13h38

CAMBRIDGE – Cette prise de conscience est bienvenue, notamment compte tenu du risque du maintien de l'inflation à un niveau dangereusement élevé au cours des prochains mois. La grosse erreur d'appréciation de la Fed qui a initialement qualifié la poussée inflationniste de "transitoire", a généré un environnement dans lequel la communication et la mise en œuvre d'une politique sont devenues bien plus complexes. De ce fait, il est maintenant beaucoup plus difficile d'agir non seulement pour la Fed, mais plus largement pour les USA et les autres grandes puissances.

L'erreur initiale de la Fed date de quelques mois, et elle est compréhensible. Entre mars et mai dernier, de puissants "effets de base" étaient à l'œuvre, car il n'y avait guère eu d'inflation l'année précédente en raison de la quasi mise à l'arrêt de l'économie mondiale due à la pandémie. Par ailleurs, les responsables politiques espéraient que les marchés trouveraient rapidement une solution à l'insuffisance initiale de l'offre confrontée à une forte demande au moment du redémarrage économique.

Dès l'été, il était clair pour certains d'entre nous que ces facteurs transitoires s'accompagnaient de problèmes à plus long terme. Les entreprises détaillaient la nature persistante des perturbations de leurs chaînes d'approvisionnement. S'ajoutant aux facteurs d'inflation liés aux coûts, la pénurie de main-d'œuvre s'accentuait. Peu d'entreprises (peut-être même aucune) s'attendaient à ce que ces deux problèmes soient résolus dans un avenir proche – elles le rappelaient lors de chaque réunion des investisseurs.

Or, plutôt que de revoir sa prévision initiale d'inflation à la lumière des chiffres, la Fed a doublé la mise ; le transitoire est passé de quelques mois à quelques trimestres, certains commentateurs et responsables adoptant même les concepts de "transitoire prolongé", "transitoire persistant" et "transitoire continu". Ce faisant, ils ont perdu de vue l'analyse d'un phénomène transitoire.

Un phénomène transitoire est généralement considéré comme rapidement réversible. Aussi en tant que tels, les agents économiques (qu'il s'agisse des consommateurs, des producteurs ou des salariés) ne voient-ils aucune raison de modifier leur comportement et ils tendent à ignorer le phénomène.

Mais le comportement sur le terrain a commencé à changer à la fin de l'été, d'autant que l'inflation a poursuivi sa progression régulière (jusqu'à 6,2% pour l'indice global des prix à la consommation en octobre et jusqu'à 4,1% pour l'indice des prix des dépenses de consommation personnelle de base, l'indice préféré de la Fed). Pourtant, tombant dans un piège comportemental classique, la Fed est restée attachée au concept transitoire. Son président, Jerome Powell, a répété lors de la dernière semaine de novembre que "l'inflation va baisser de manière significative au cours de l'année prochaine".

Anticipation très fluctuante de l'inflation à venir

Beaucoup d'observateurs notent à juste titre que la Fed ne dispose pas des outils nécessaires pour débloquer les chaînes d'approvisionnement ou pour accroître la main-d'œuvre. Mais si la Fed s'était accrochée plus longtemps à cette idée d'une inflation seulement passagère, elle risquait de déclencher un autre facteur important de la hausse des prix - celui d'une anticipation très fluctuante de l'inflation à venir. Cela n'aurait pas entraîné un retour à un taux d'inflation à deux chiffres comme dans les années 1970, mais aurait conduit à la persistance d'un taux nettement supérieur à celui auquel l'économie et les marchés financiers peuvent faire face.

Plus la Fed tarde à réagir correctement à l'évolution de l'inflation, plus grande la probabilité qu'elle soit amenée à changer brutalement de politique, devenant elle-même la cause principale d'une tendance inflationniste transitoire. Or, elle a malheureusement mis en jeu une partie de sa crédibilité en croyant à une inflation transitoire. Mais en ayant ainsi raison, elle risquerait de susciter une récession nationale, la volatilité des marchés et des retombées dommageables pour l'économie mondiale.

Un tel scénario est familier aux historiens de l'économie. Prise en défaut par la courbe de l'inflation, la Fed se débat pour resserrer brusquement sa politique monétaire, frappant durement la demande et coupant l'herbe sous le pied des entreprises qui cherchent à augmenter durablement leurs prix. De nombreux travailleurs perdent alors leur emploi, ce qui limite le pouvoir de négociation des syndicats. Quant aux marchés, ils traversent des épisodes déstabilisants de manque de liquidité, avec des conséquences potentielles négatives pour une économie déjà en difficulté.

Ce scénario est particulièrement inquiétant pour les personnes les plus vulnérables. Ayant déjà subi une hausse des prix, elles seraient également confrontées au risque de chômage et à la perte de revenus qui l'accompagne. Outre l'atteinte inutile au bien-être économique d'une partie de la population, cette situation aurait des effets sociopolitiques et institutionnels négatifs.

Il est donc encourageant de voir que finalement Powell a changé son fusil d'épaule le tout dernier jour de novembre en admettant qu'il ne fallait plus qualifier l'inflation de transitoire. En conséquence, la Fed doit maintenant faire rapidement deux choses :

- expliquer publiquement et en détail (notamment pour regagner de toute urgence la crédibilité qui est indispensable à son guidage des anticipations et à son indépendance opérationnelle) pourquoi elle s'est trompée quant à la nature de l'inflation et ce qu'elle fait pour éviter de répéter une erreur similaire dans l'avenir ;

- diminuer beaucoup plus rapidement ses achats mensuels d'actifs. Ralentir sa relance monétaire encore très intense contribuera à limiter le risque qu'elle doive y mettre fin brutalement au milieu de l'année prochaine.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2021

Par
Le 16 décembre 2021 à 13h38

à lire aussi

La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Quoi de neuf

Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka

Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.

Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
TOURISME

Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance

Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.

Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
Quoi de neuf

Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca

En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.

Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
La séance du jour

Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026

L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.

La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
Mines

Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP

C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.

Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Quoi de neuf

Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial

Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité