L’insoutenable légèreté du diktat
Quel pourrait être le point commun entre un article, issu de n’importe quel magazine dit féminin, titrant "7 conseils pour devenir une femme accomplie", les associations féministes mainstream pour qui le "voile est soumission et une femme ne peut être libre qu’en mini-jupe" (je caricature mais à peine à peine) et l’Arabie saoudite pour qui la liberté de la femme serait un concept aussi abstrait que le 1er indien rencontré par Christophe Colomb, quand il mit les pieds sur le continent américain?
La réponse: une certaine idée bien précise et n’admettant aucune exception de comment l’on devrait être dépendamment que l’on soit né homme ou femme!
Bienvenue dans le monde du diktat… aux multiples facettes.
Si vous commencez par saisir le mot Diktat sur Google, ce dernier vous propose immédiatement les compléments:
- "de Versailles": en référence au traité de paix signé en 1919, après la 1ère Guerre mondiale qui annonça notamment la création de la société des Nations.
- "de la mode": viennent alors à l’esprit les images de ces corps de mannequins, quasi-décharnés, tant décriées mais toujours bien présentes tant dans la presse féminine, sur les affiches publicitaires que dans tout ce que le continuum de la mode touche!
Autrement dit, nous sommes dans quelque chose d’imposé sans discussion possible par une force extérieure.
Autant, à l'issue d’une guerre, nous pouvons comprendre raisonnablement que le vaincu doit se résigner à accepter les conditions du vainqueur; autant celui de la mode peut paraître risible voire juste bon à remplir les pages d’un magazine féminin. N’embêtons pas ces messieurs avec ces futilités et ces histoires de chiffons!
Sauf que voilà, il n’y a pas que le Diktat de la mode. Au contraire, cette dernière ne serait que la partie émergée de l’iceberg. Et le Titanic d’être femme/homme, ou même raton-laveur, s’échoue quotidiennement face aux nombreuses manifestations d’une idée bien ancrée de ce que devrait être l’un ou l’autre.
En mars 2016, Laurence Rossignol, ministre française des Droits des femmes, déclare dans une interview à propos des marques vendant des vêtements dits "islamiques" que c’est "la promotion de l’enfermement du corps des femmes". Face au journaliste qui lui dit que certaines choisissent de les porter, celle-ci a cette superbe phrase "Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent, il y avait des nègres afri…euh…des nègres américains qui étaient pour l’esclavage". Et voilà, tout est dit ou presque! S’en est certes suivie une polémique à propos de l’utilisation du vocable "nègre" mais le fond est somme toute passé comme une lettre à la poste.
Comment une femme peut-elle vouloir porter un vêtement qui la couvre? Qui dit femme éclairée, non soumise aux diktats, parfaitement lucide et dotée d’un libre-arbitre; dit forcément une femme qui ne se vêt que d’une certaine façon, qui ne porte surtout pas de vêtement dit islamique ou catholique (beaucoup plus rare mais il faut dire que le 1er a le vent en poupe ces dernières années). Si vous avez entendu parler de ce fameux dicton " L’habit ne fait pas le moine", il est temps de le mettre au goût du jour car visiblement "l’habit fait le moine" d’autant plus quand c’est une femme. Ce qui a suivi avec tout le tapage autour du burkinigate l'été 2016, est venu renforcer ce merveilleux amalgame entre vêtement et soumission saupoudrée d’un peu de lutte anti-terrorisme; expression fort pratique devenue un passe-partout pour excuser toutes les dérives.
Rappelons-nous la définition de diktat. Ne serait-ce pas quelque chose d’imposé (un style vestimentaire) sans discussion possible (la plupart des témoignages de celles qui portent ces vêtements passent inéluctablement à la trappe quand elles ne sont pas regardées avec une certaine condescendance comme pour leur signifier "Mais oui, cause toujours. Libre-arbitre, tu parles!") par une force extérieure (la vision de comment devrait être une femme par les associations féministes mainstream)?
Pour ces dernières en effet, la liberté de la femme passe par des cheveux découverts et un corps visible. Ce que cette femme veut et ce qu’elle a envie de porter, par choix et non par obligation (cela va de soi mais il est de bon ton de le rappeler, histoire d’éviter d’autres amalgames) est inaudible et inadmissible.
De l’autre côté de la Méditerranée, un autre constat pour une autre facette du diktat.
Il y a quelques années, en 2014, une jeune casablancaise a réitéré l’expérience d’une new-yorkaise qui, en marchant pendant 10 heures dans les rues de sa ville, a recensé pas moins d’une centaine d’interpellations. A Casablanca, dans différents quartiers des plus populaires aux plus chics, ce chiffre a été multiplié par 3. Parmi les réactions à cette vidéo qui a totalisé plus de 90.000 vues, plusieurs personnes ont pointé du doigt la manière avec laquelle la jeune femme était habillée (un pantalon et un pull), d’autres ont même souligné que ces "compliments" étaient plutôt flatteurs… Encore une fois, le vêtement vient confirmer ou infirmer une manière d’être et le libre-arbitre est malmené; le diktat est ici sociétal.
Une dérive de ce diktat a été illustrée par l’affaire des filles d’Inezgane survenue en juin 2015. Un harcèlement sur la voie publique, sur deux jeunes femmes, se transforme en une clameur d’insultes et en invectives dans un souk. Réfugiées dans un magasin, elles appellent la police qui décide de les arrêter pour "outrage aux bonnes mœurs", un motif aussi flou que vague car aucunement détaillé dans la loi (article 483). Où met-on l’échelle des bonnes mœurs? Dans une longueur de jupe? D’un short? Dans combien de centimètres carrés de peau exposée? Celle-ci doit-elle être exclusivement féminine ou ces messieurs sans haut sont-ils concernés?
En juillet de la même année, les deux jeunes femmes, défendues par pas moins de 1.200 avocats de tout le Maroc et de cinq bâtonniers, sont heureusement acquittées et leurs harceleurs inculpés.
Tout est bien qui finit bien, me direz-vous?
Pas vraiment, le harcèlement de rue continue à être monnaie courante et la corrélation entre le vêtement et "bonne moralité" a la vie dure.
D’un autre côté, et c’est toute la magie des diktats puisqu’ils finissent par tous se rejoindre, une amie me racontait dernièrement la requête non négociable de son employeur d’enlever son voile, qu’elle avait choisi de porter récemment, si elle souhaitait continuer à travailler dans l’entreprise. Les 20 années de service n’ayant aucun poids face à ce bout de tissu qui cache ce qui ne doit visiblement pas l’être!
Round 1: Libre-arbitre 0 – Diktat 2
Et de diktat au tout nouveau membre de la Commission des droits des femmes aux Nations unies, il n’y a qu’un pas. De 2018 à 2022, l’Arabie saoudite intégrera cette commission "censée être dédiée à la promotion de l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes", d’après le site même de l’ONU. Si vous avez l’impression que c’est une information de Le Gorafi ou d’Al Manchar, ce n’est malheureusement pas le cas. Rien de plus normal pour un pays où les femmes sont mineures à vie, où elles n’ont même pas le droit de conduire une voiture et où elles n’ont eu le droit de voter que depuis deux ans que de siéger dans une telle commission.
Hillel Neuer, directeur général de l’ONG Un Watch à Genève a eu ce désormais célèbre tweet: "C’est comme nommer un pyromane chef des pompiers".
A ceux et celles qui rétorquent (et oui, il existent comme Helen Clark, administratrice du programme de développement des Nations unies!) que c’est là une forme d’encouragement des efforts du pays pour faire évoluer les mentalités, il pourrait être opportun de rappeler qu’en terme de diktats, la discussion n’est jamais à l’ordre du jour, fusse-t-elle aux Nations unies ; elle-même descendante de sa consœur Société des Nations. La boucle est bouclée!
Mais le diktat serait-il exclusivement féminin?
Les hommes en seraient-ils exempts car nés de sexe masculin?
Pas vraiment. En 2015, le tumblr Masculinityissofragile, ainsi que le hashtag du même nom, a été créé pour recenser tous messages, promotionnels ou non, qui donnent le la à ce qui fait la virilité d’un homme. Consommer des produits faits "pour les hommes seulement" devant "prouver que ce sont des hommes, des vrais" (Alerte testostérone en puissance!). Le nom est clairement une allusion au fameux "sexe faible" qui ne surprend plus personne, hormis peut-être quelques aficionados de l’égalité!
Si certains commentaires sont très drôles, d’autres interpellent sur la notion même de masculinité et de ce que "devrait" ou non faire/porter un homme. Par exemples: sur une publicité pour une voiture, on peut lire ce message "No airbag, we die like men" ou encore sur une autre pour un soda, ce slogan "It’s not for women".
Une autre facette d’un même diktat en quelque sorte mais qui a parfois pour conséquence de conforter certaines idées; et ce, pour les deux sexes.
D’avril 2016 à mars 2017, l’ONG Promundo et l’ONU ont mené une enquête internationale sur les hommes et l’égalité des sexes dans la région Mena. Près de 10,000 hommes et femmes (9,767 pour être exacte), de 18 à 59 ans et dans des zones aussi bien rurales qu’urbaines, ont été interrogés en Egypte, au Liban, au Maroc et en Palestine. Le titre même de l’étude est évocateur "Comprendre les masculinités". En effet, depuis les années 1970, ce terme est de plus en plus utilisé pour faire le pendant des Women’s studies et venir répondre à la fameuse question de la "crise de la masculinité"; tout aussi populaire dernièrement que son amie "crise d’identité"!
Au niveau des 4 pays, on retient que:
- Les deux tiers à trois quarts ou plus des hommes soutiennent l’idée selon laquelle le rôle le plus important d’une femme est de s’occuper de la maison.
- 10 à 45% des hommes ayant déjà été mariés ont déclaré avoir recouru à la violence physique contre une conjointe.
- Seulement un dixième à un tiers des hommes ont déclaré avoir récemment accompli une tâche conventionnellement plus féminine chez eux, telle que la préparation du repas, le nettoyage ou la toilette des enfants.
Au Maroc, où 1,200 hommes et 1,200 femmes ont été interviewés, plus de 60% des hommes et près de la moitié des femmes pensent qu’une épouse devrait tolérer la violence pour préserver l’unité familiale.
Si vous avez sursauté en lisant ceci, je vous rassure. Pour ma part, ma tasse de café a fait un vol plané de surprise!
Et, petite cerise sur le gâteau: si le harcèlement sexuel dans l’espace public est admis par plus de la moitié des hommes (qui avouent l’avoir pratiqué) et plus de 60% des femmes (qui disent en avoir été victimes), plus de femmes que d’hommes estiment que c’est l’apparence physique de la victime qui provoque le harcèlement.
Round 2: Libre-arbitre (voire liberté tout court) 0 – Diktat 3
En matière de diktat, le plus important ne semble donc pas réellement ce que l’on nous impose mais ce que l’on s’impose à soi-même. Ce diktat, qu’il soit lié au patriarcat, à un certain féminisme ou à une mode, est alimenté et renforcé tout autant par des femmes que par des hommes. Le sexe ici n’est aucunement une variable explicative, il n’en devient que dommage collatéral.
Le slogan des années 1960 en France "Ne me libère pas, je m’en charge" prend ici son plein sens. Une liberté sous forme de libre-arbitre, de choix de vie et surtout d’empowrment [1].
Le match est loin d’être fini…
Parce que comme le dit Milan Kundera, dans son livre "L’insoutenable légèreté de l’être": "L'histoire est tout aussi légère que l'individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s'envole, comme une chose qui va disparaître demain".
Restons optimistes et gageons qu’avec les efforts de toutes et de tous, et surtout à l’Education, que ce diktat disparaîtra également puisqu’il s’avère qu’il repose sur des fondations aussi légères qu’un brin de poussière !
[1] Concept né au début du 20e siècle aux Etats-Unis qui prône l’octroi de plus de pouvoir aux individus ou aux groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques qu’ils subissent.
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