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L’investissement privé : une locomotive de développement à faible vitesse ?

L’échéance de 2030 focalise le débat sur les investissements publics dans les grands projets d’infrastructures urbaines, sportives et de mobilité, leurs ressources de financement, leur impact sur les équilibres macroéconomiques. On attend aussi de l'investissement privé qu’il sorte de l’ombre du public, qu’il gagne en volume pour prendre le relais et s’installer comme locomotive de la croissance nationale. Y parviendra-t-il ? L’État lui a-t-il préparé un environnement favorable ?

Le 28 octobre 2025 à 12h31

De prime abord, soulignons que l’investissement privé est mal appréhendé par la statistique nationale. Sa part dans la FBCF est encastrée dans les comptes des sociétés non financières, regroupant les sociétés privées et à capitaux publics.

Les sources d’information de l’investissement réalisé par les entreprises privées sont disparates et fragmentaires. Les enquêtes de structures du HCP recueillent des données périodiques sur les dépenses d’investissement des entreprises. Les enquêtes du ministère de l’Industrie ont perdu de leur pertinence, les résultats détaillés ne sont pas publiés.

L’investissement dans l'agriculture n’est peut-être connu que du ministère de tutelle. Certaines études de conjoncture recueillent les intentions des chefs d’entreprises en matière d’investissement, d’autres portent plus sur des variables d’environnement (concurrence, climat des affaires) et de comportement (accès au financement, relations à l’administration).

D’autres sources donnent des informations sur les investissements immatériels (OMPIC), la création d’entreprises (Observatoire de la TPME) ou les IDE (Office des changes). Les projets soumis à la Commission nationale des investissements sont des annonces concernant en premier lieu les secteurs stratégiques, la part projetée par les nationaux n’est pas clairement précisée.

En somme, le tableau de l’investissement privé ressemble à un patchwork rassemblant des pièces hétéroclites, aux couleurs parfois contrastées, un assemblage d’éléments hétérogènes que les comptables nationaux ont de la peine à mettre en cohérence.

Toute appréciation sur l'investissement privé est rendue délicate. Certes, l'évolution de l'investissement global dans l'économie est positive : la FBCF représente en moyenne 28% du PIB, contre 20% vingt ans plus tôt. Mais si l'on retire les investissements des administrations publiques, des ménages et des entreprises financières, pour ne s'intéresser qu'aux seuls investissements des entreprises publiques et privées, on tombe à moins de 13% du PIB. On estime, en général, que la part des investissements privés est de moitié, soit 6,5% du PIB.

Tenant compte de ces données, le secteur privé peut-il devenir la locomotive de la croissance en augmentant sa part dans l’investissement global aux deux tiers à l’horizon 2035 au lieu d’un seul tiers actuellement, comme le mentionnaient les orientations du nouveau modèle de développement ? S’est-il réellement engagé dans la concrétisation d’un investissement de 550 milliards de DH à l’échéance de 2026, qui correspond à la fin du mandat de l’actuel gouvernement, auquel il a été convié par le Souverain dans son discours de l’ouverture parlementaire en octobre 2022 ? En quatre ans, le challenge – soit le double du montant annuel investi – parait difficile à relever.

La réaction de la CGEM à ce challenge était positive mais au conditionnel. L’investissement est dans l’ADN du privé, affirmait son président, mais (car il y a toujours un mais…), ajoutait-il, les banques doivent être au rendez-vous et l’administration doit tenir ses engagements. Le "Pacte national pour l’investissement" qui devait sceller cet engagement des parties prenantes a été adopté via la charte d’investissement.

La dynamique de l’investissement demeure plus portée par l’investissement public que par l’investissement privé. La stratégie macroéconomique est globalement favorable à l'investissement. Le soutien appuyé et continu de l’Etat à l’investissement privé remonte à plus d’un quart de siècle. Deux moments marquants – au début et à la fin de la période 2000-2025 – le démontrent amplement.

Au mois d’octobre 2000, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire, le Souverain avait exprimé l'intérêt de créer un guichet unique au niveau de chaque région pour statuer sur les dossiers des projets d'investissement. La lettre royale relative à la gestion déconcentrée de l’investissement (du 9 janvier 2002) revenait sur la nécessité d’alléger les procédures réglementaires et de créer un cadre juridique à même de garantir la sécurité des investisseurs, ainsi que la mise en jeu d'une concurrence saine et loyale.

Vingt-cinq ans plus tard, la nouvelle charte d’investissement se donnait comme objectif la promotion du secteur privé comme force motrice effective de l’économie nationale. Des dispositifs de soutien innovants couvrant toutes les catégories d'investissement sont mis en place.

Les deux moments de cette période étaient articulés par diverses réformes étalées sur toute la période considérée, dont notamment : la création des centres régionaux d'investissement disposant de prérogatives étendues ; la révision des lois et règlements qui régissent la constitution des sociétés commerciales, la modernisation de la justice et des mécanismes d'arbitrage des litiges.

Une nouvelle feuille de route sur le climat des affaires a été élaborée, en concertation avec le privé. Les conditions de l'acte d'investir et d’entreprendre ont été améliorées et un environnement propice à l'innovation a été initié. Les relations entre les établissements publics et le secteur privé ont été renforcées par, entre autres, la relative amélioration des délais de paiement, la réforme du cadre juridique régissant la commande publique et la définition des nouvelles orientations générales de la stratégie nationale en matière de PPP. La visibilité sectorielle a été clarifiée avec le renouvellement des plans sectoriels dans l’agriculture, l’industrie ou le tourisme et la refonte de la stratégie digitale.

Cette checklist de l’action publique en faveur de l’investissement privé est impressionnante. Comment donc expliquer la médiocrité de la réponse de l’investissement privé ?

Faire de l’investissement privé la locomotive de la création de la richesse exige de revisiter régulièrement les dispositifs d’incitation de l’investissement pour les évaluer. L’impact de ces dispositifs reste tributaire de leur bonne implémentation sur le terrain. Une clause de rendez-vous serait opportune pour asseoir le dialogue entre l’administration et le secteur privé et convenir d’un mécanisme de suivi des décisions prises sur les différents volets.

La faible croissance de l’investissement privé incite aussi à porter un regard sur les déterminants de l'investissement privé, afin de mieux comprendre ses réelles entraves. L'idée communément partagée est que l’accès au financement handicape le processus de formation de l'investissement.

Cette appréciation est à nuancer. Les taux ont connu une certaine décrue. Le financement de l’investissement des PME/TPE a été facilité par diverses actions : le lancement de la Stratégie nationale d'inclusion financière, la mise en place de mécanismes de garantie de la microfinance.

Le déficit du financement des start-up et des entreprises innovantes a été légèrement réduit par la création de fonds dédiés. Des mécanismes de garantie ont été lancés pour le verdissement du système national d'appui au financement des entreprises. De nouveaux produits ont été mis en place en faveur du financement des projets d'entrepreneuriat. L'écosystème de la finance participative s’est diversifié. Parallèlement, le Fonds Mohammed VI pour l'investissement est entré en opération pour soutenir l'investissement à travers le lancement d’un produit quasi-fonds propres.

Le relatif dynamisme de l’investissement privé reflète la configuration du tissu des entreprises nationales. L’investissement est réalisé dans une large partie par les grandes (et anciennes) entreprises, dont le poids relatif dans certaines branches économiques réduit la concurrence – sachant que la taille donne un avantage concurrentiel de rente de situation.

Le "pouvoir de marché" est si important dans certains secteurs qu’il crée des "barrières à l’entrée" sur le marché pour les petites et moyennes. Les avantages dont bénéficient les grandes entreprises peuvent résulter de diverses imperfections du marché, en particulier sur le marché des capitaux ou les réseaux de distribution.

Les PME ont généralement des difficultés à accéder à certains facteurs de production, en particulier aux services techniques. Les difficultés des TPE et micro entreprises ne se présentent pas tant au stade de leur création qu’aux différentes étapes de leur développement ou de leur transmission. Notre système productif se caractérise par la faiblesse du nombre des entreprises moyennes. Aucun engagement de long terme ne relie le sous-traitant et le donneur d’ordre.

On évoque aussi l'insuffisance des résultats d'exploitation comme facteur explicatif de l’atonie de l’investissement privé. Les enquêtes de conjoncture montrent que les investissements sont plus orientés vers le remplacement des équipements que vers l’augmentation des capacités. L'incertitude de la demande est une cause importante de sous-investissement. Une bonne année agricole ne suffit pas pour garantir une demande soutenue, le climat chez nos principaux partenaires ne s'améliore pas nettement.

Faute d'un horizon clair, les entreprises se contentent de rationaliser plus la production en ne réalisant que les investissements rendus indispensables du fait de l'usure ou de l'obsolescence des équipements.

En fait, l’expérience enseigne qu’en réalité pour les décisions d’investissement à long terme, ce qui prédomine ce ne sont pas les probabilités, c’est l’incertitude. "Les données dont on dispose pour évaluer ce que rapporteront dans dix ans un chemin de fer, une mine de cuivre, une usine de textile… sont dérisoires, pour ne pas dire nulles", disait J.M Keynes…

Dès lors et contrairement à ce que nous enseigne toute théorie économique rationnelle, affirma-t-il, nos décisions ne sont pas le résultat d’une moyenne compensée de bénéfices quantitatifs multipliée par des probabilités quantitatives. Elles résultent de "nos esprits animaux, d’un besoin spontané d’agir". C’est peut-être ce qui manque à nos entrepreneurs.

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Le 28 octobre 2025 à 12h31

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