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Lire et réécrire

Ecrire c’est d’abord apprendre à réécrire. Un écrivain, un journaliste, ou toute autre personne qui manie les mots avec précaution et les vivifient, est d’abord l’auteur d’un texte qu’il revisite, corrige, rature ou sabre. On parle alors de première, seconde ou énième mouture. De ce fait, le nombre de versions est proportionnel au degré de satisfaction ou d’insatisfaction de ce même auteur.

Le 24 mars 2023 à 12h05

Lorsque la réécriture est opérée par une autre personne, dans un contexte professionnel de hiérarchie, de collaboration ou de conseil, la teneur du texte pourrait "échapper" à son auteur sans pour autant qu’il en perde complétement la paternité. C’est souvent le cas par exemple dans la presse, l’édition ou à moindre mesure au sein de métiers de la communication qui obéissent à des critères de production et un style scripturaire particuliers. Et puis il y a la censure, cette autre réécriture partielle ou partiale, totale ou totalitaire, qui s’exerce sur le texte d’un auteur non pour empêcher sa diffusion et le faire disparaître, mais pour en altérer ou orienter le sens. Ici, mots et syntaxe sont mis au service d’un discours qui est, ou se veut, porte-parole d’une cause, une idéologie, un endoctrinement ou une croyance. L’histoire de l’écriture, comme celle de la lecture qui en est le corollaire, regorgent d’exemples de textes altérés, modifiés ou douteux, d’apocryphes et faux palimpsestes sacralisés dont l’authenticité n’a jamais été établie.

Depuis quelques semaines, un débat secoue le milieu éditorial et universitaire en Grande-Bretagne, notamment au sujet des 14 ouvrages de Ian Fleming, le père du fameux James Bond. Ces livres paraitront au mois d’avril prochain expurgés de certains passages "jugées racistes". A la parution de ces livres le texte suivant va, au début de chaque volume, informer les lecteurs sur la raison de cette réécriture : "Ce livre a été écrit à une époque où des mots et des attitudes qui pourraient être considérés comme offensantes étaient banalisés. Des mises à jour ont été faites dans cette édition tout en essayant de rester le plus proche possible du texte original et de l’époque de sa création."

Présenté ainsi, qui pourrait contester la bonne intention des nouveaux éditeurs ? Un auteur célèbre anglais tout aussi célèbre sera "réécrit" à son tour :  Roald Dahl, dont les livres destinés à la jeunesse se vendent par millions d’exemplaires à travers le monde, comme c’est le cas de son best-seller "Charlie et la Chocolaterie". Faut-il rappeler que ces deux auteurs sont morts et ne sont donc pas là pour donner leur avis sur cette nouvelle mouture faite par les tenants de ce nouveau courant littéraire lesquels se présentent joliment comme de "Sensitive Readers" ou lecteurs sensibles ? Trop sensibles même, jugent ceux qui ont déjà pris connaissance de ces changements, ces derniers ayant été poussés, semble-t-il, jusqu’à reformuler la description de l’apparence physique des personnages jugées offensantes ou sexistes. Ainsi, ces "nouveaux lecteurs" qui ont pris le pouvoir sur l’auteur original pourraient tout aussi bien revendiquer la paternité son texte, car, comme se demandait l’écrivain et critique anglais, P.N Furbank, auteur d’une excellente biographie de Diderot : "Mais qui est le maître ? l’auteur ou le lecteur ?"

Le débat est donc ouvert entre ceux qui veulent adapter les textes classiques à leur époque et ceux qui y voient une nouvelle censure sinon une violation de la liberté de créer de l’écrivain à titre posthume. Pire encore, cette réécriture empêchera les nouvelles générations d’avoir accès aux originaux et donc à l’authenticité d’un vaste patrimoine littéraire. Et là il ne s’agit pas seulement d’un James Bond ou d’un roman contemporain destiné à la jeunesse tel "Charlie et la Chocolaterie", mais de bien d’autres ouvrages et chefs d’œuvre de la littérature universelle. Car si les "Sensitive Reader" étendent la sélection de textes "suspects" selon leur conception des valeurs normatives des temps nouveaux, on n’aura pas fini de réécrire tout un pan de la création littéraire depuis Homère.

Maintenant, il reste la question à mille dirhams. Y a-t-il parmi nous, ici et maintenant, des "Sensitive Readers" à la manière de chez nous ?  En tout cas, il en existe et ont toutes les prédispositions pour exercer une toute autre "lecture sensible" qu’ils ont déjà plus ou moins expérimentée il y a un temps sur certains manuels scalaires. Ce sont les mêmes qui, au cours d’une ou deux mandatures et tout en se caressant la barbe, caressaient aussi le rêve de promouvoir "l’art propre". Chez ces gens-là, le caractère non essentiel ne faisait pas de doute. Mais ils se doutaient sûrement que les arcanes de l’art et de la création sont impénétrables et que faire œuvre d’art authentique c’est faire un don à l’avenir et non à l’au-delà.

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Le 24 mars 2023 à 12h05

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