Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’ombre des pages dérobées
Le vol des livres raconte une histoire moins anecdotique qu’il n’y paraît. C’est celle d’un imaginaire où le savoir attire autant qu’il circule sous le manteau. Chronique amusée sur ces pages dérobées au monde de la lecture.
On lit, on cite et on interprète certains proverbes populaires comme on veut et souvent comme ça nous arrange selon le besoin. Mais le mieux est d’en choisir ceux qui font rire en plus de faire réfléchir. Car même lorsque le rire menace de se faire au détriment de la charge morale du proverbe, il n’en supprime pour autant sa portée tout en lui adjoignant le plaisir d’en rire. Et par ces temps crispés, c’est toujours ça de volé à la tristesse ambiante.
C’est précisément de vol qu’il s’agit ici et, souvent, le sujet inspire parfois plus le rire qu’il n’invoque la morale. L’humoriste et comédien hilarant Francis Blanche en fabriquait même en se gaussant de ceux qui ont le plus servi. Ainsi, pour le classique et honnête "qui vole un œuf, vole un bœuf", il lui préférait : "Qui vole un œuf, ferait mieux de voler un bœuf" ; et d’ajouter : "Mais qui vole un bœuf, est vachement musclé". D’autres humoristes ont brodé et inventé maximes et sentences sur le sujet avec moult calembours, non pour minorer le larcin, mais pour donner à sa charge morale une tout autre dimension. On est donc loin ici de la sentence emphatique enveloppée de moraline (aujourd’hui, on dirait populiste) de Victor Hugo dans son ouvrage "Les Misérables", où il conclut : "Ainsi la paresse est mère. Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim".
Par ailleurs, il est un autre proverbe, tout aussi moralisant, mais un tantinet niais et simplificateur, qui avance le constat suivant : "L’oiseau vole et le voleur vole aussi. Mais la différence, c’est que l’oiseau fait son nid tandis que le voleur nie son fait". Certes, le constat est valable mais tout dépend du voleur et de l’objet dérobé. Car en effet, s’il est un larcin que l’on nie rarement avoir commis, c’est celui qui consiste à voler un livre.
Certains s’en glorifient même, et nombre d’honnêtes gens, dont de grands écrivains, avouent facilement, et parfois sans mauvaise conscience, avoir un jour piqué tel ou tel ouvrage dans une librairie, une bouquinerie ou chez un ami. L’un d’eux n’est autre que le célèbre écrivain Jean Genet, auteur entre autres d’une autobiographie, "Journal du voleur", œuvre majeure d’un auteur sulfureux et flamboyant qui a fait de la transgression une esthétique et de ses engagements une œuvre d’art. Condamné une première fois à huit mois de prison pour avoir volé des livres pour alimenter sa caisse de bouquiniste sur les quais de la Seine à Paris, il a récidivé après pour le vol d’une édition rare du recueil de poésie "Fêtes galantes" de Paul Verlaine. Au juge qui l’interrogeait sur le livre volé : "Connaissiez-vous au moins son prix ?" Genet répondit : "Non, mais je connais sa valeur".
Ses séjours en prison où il lisait et écrivait lui ont valu une réputation de "poète voleur" qui déclinait dans "Journal du voleur" sa propre éthique, c’est-à-dire sa "morale" personnelle et iconoclaste : "Je me suis voulu traître, voleur, pillard, délateur, haineux, destructeur, méprisant, lâche. A coups de hache et de cris, je coupais les cordes qui me retenaient au monde de l’habituelle morale, parfois j’en défaisais méthodiquement les nœuds. Monstrueusement, je m’éloignais de vous, de votre monde, de vos villes, de vos institutions. Après avoir connu votre interdiction de séjour, vos prisons, votre ban, j’ai découvert des régions plus désertes où mon orgueil se sentait plus à l’aise".
C’est cette "nouvelle morale" rebelle et intraitable qui a attiré l’attention des deux grands auteurs en vue, Jean Cocteau et Jean-Paul Sartre, lequel a consacré un monumental essai, pavé de près de 700 pages, qui va hisser le "voleur de livres" au rang de la "sainteté" littéraire : "Saint-Genet, comédien et martyr" (Gallimard. 1952).
Ce livre, conçu au départ comme une préface aux œuvres complètes de Genet, va aussi le condamner à un silence stérile et à un blocage littéraire qui va durer longtemps, enserré qu’il était par cette pieuvre analytique sartrienne et étouffé par les tentacules philosophiques de l’auteur de "L'Être et le Néant".
D’autres auteurs, à la réputation bien établie qu’ils n’ont pas volée, celle-là – au vu de leur talent – ont avoué avoir succombé à cette tentation, poussés par la nécessité au temps des vaches maigres d’une jeunesse désargentée, ou simplement pour le plaisir du geste. De Marguerite Duras qui en rêvait sans jamais avoir eu le courage de passer à l’acte ; à Gide qui estimait, dans "Les Nourritures terrestres", que "voler, plus encore que prendre, est le vrai bonheur", comme le relève le critique littéraire, Jacques Drillon dans un article du "Nouvel Obs".
Après ces "gentils vols", forfaits de plumes célèbres, commis par-dessus le Bien et le Mal, avant d’être hissé avec talent au rang d’une esthétique littéraire pardonnable, il reste que d’autres chapardages, bien plus juteux, sont parfaitement condamnables. Il s’agit de bandes organisées qui volent des livres rares. Les butins constitués d’ouvrages, dont certaines éditions ou manuscrits coutent une fortune, sont recherchés par des bibliophiles et certains esthètes fortunés ainsi que d’autres collectionneurs compulsifs. Ils circulent à travers le monde sous le manteau ou lors d’enchères sauvages et sont régulièrement dérobés à des particuliers ou lors de casses dans de prestigieuses bibliothèques.
Enfin, et pour ne pas désespérer du genre humain, il faut dire qu'il n'y a pas que des voleurs de livres. Il y a aussi leurs sauveurs. Et parfois, ce sont de parfaits inconnus, animés seulement par leur passion pour la lecture et leur envie de la partager, notamment avec les gens de peu et ceux qui ne peuvent pas se l’offrir.
C’est le cas de cet éboueur colombien qui a passé plus de vingt ans de sa vie à alimenter 450 bibliothèques de son pays avec plus de 50.000 ouvrages tous récupérés dans les poubelles. Son nom : José Alberto Gutierrez et les habitants des quartiers populaires de la capitale Bogota où il exerçait le surnomment "Le Seigneur des livres".
Éboueur travaillant pour une entreprise de gestion des déchets, il a amassé des milliers de livres et, aidé par sa femme, garni de nombreuses bibliothèques nationales en manque de financement, montant un dépôt de livres chez lui en dépit de l’exiguïté de son domicile. Mais la demande en livres est si grande, à travers tout le pays, qu’il a créé une fondation nommée "La Fuerza de las Palabras" (La Force des mots) qui offre et livre les ouvrages demandés. Et il arrive, parfois, qu’il les transporte lui-même dans son propre véhicule.
Plus que du mécénat, le dévouement de cet ancien éboueur relève d’une plus haute sainteté que celle attribuée par Sartre à Genet. Alors que tous les passionnés de lecture et les gens du livre, toutes confessions confondues, exigent que cet éboueur dévoué soit sanctifié et canonisé en tant que "Santa José-Alberto, Seigneur des livres".
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