Marhaba 2026 : le joker ou le banc
Le détroit de Gibraltar a toujours été un couloir de retour. Le Maroc n’a pas encore décidé d’en faire un couloir d’engagement. Un an après, les chiffres ont confirmé la thèse, mais le joker est toujours dans la manche. Marhaba 2026 s’ouvre dans six semaines : ce n’est plus une saison, c’est une échéance. Et désormais, chaque saison perdue a un coût.
En août dernier, j'écrivais dans ces colonnes que la diaspora marocaine était notre N° 10. Notre joker. L'actif le plus sous-exploité de notre équation de développement. Neuf mois plus tard, l'opération Marhaba 2026 approche. Et la question qui s'impose n'est pas "comment accueillir nos MRE ?" ; ça, on sait faire, et plutôt bien. La question, c'est "a-t-on enfin décidé de jouer la carte?".
122 milliards de DH transférés en 2025. Record battu, salutations unanimes. Mais deux chiffres résistent à la célébration : 10% de contribution aux investissements privés nationaux, ratio qualifié d'inconcevable il y a dix ans et qui n'a pas bougé d'un point, et moins de 2% de ces flux orientés vers le secteur productif. Ce n'est pas une nuance. C'est une faillite de la conversion.
Le chiffre existe ailleurs, documenté. L’Inde a levé plus de 4,2 milliards de dollars en quelques semaines auprès de sa diaspora en 1998, via un mécanisme dédié porté par la State Bank of India (Resurgent India Bonds). Le Nigeria a, en 2017, placé un Diaspora Bond de 300 millions de dollars, sursouscrit à près de 130%. Ce que ces pays ont compris, et que l’IFAD documente sur l’ensemble des pays émergents, c’est que 75% des remises mondiales vont à la consommation immédiate, non par défaut d’intention, mais par défaut de mécanisme. Ce n’est pas une loi naturelle. C’est une lacune d’architecture. Et une lacune d’architecture se corrige.
122 milliards de DH transférés. Un record. Et à peine 2% de ces flux orientés vers le secteur productif. Ce n’est pas une statistique. C’est un aveu
Il y a quelques années, lors d'une campagne de communication sur l'investissement des MRE à Anvers, j'avais rencontré Saïd, gérant d'un fonds de capital-risque belge, originaire de Nador. Il cherchait depuis dix-huit mois à cofinancer une agri-tech dans sa région d'origine. Il avait le ticket. Il n'avait pas trouvé la porte. La dernière fois que je l'ai vu, le projet était implanté ailleurs.
Ce n'est pas une anecdote. C'est une perte nette, mesurable, évitable. Le projet attend. Puis il part ailleurs. Et il y a aujourd'hui des centaines de Saïd dans les ports d'Algésiras, dans les aéroports d'Amsterdam ou de Montréal : des profils que l'Inde ou la Turquie auraient depuis longtemps identifiés, enregistrés, rappelés.
Ce que Marhaba réussit et ce qu’elle rate encore
L'opération est belle, et il faut le dire sans fausse pudeur. La Fondation Mohammed V pour la solidarité déploie des équipes remarquables dans plus de 26 sites d'accueil, 24 h/24. Ce dispositif dit quelque chose de vrai sur notre pays : il y a une chaleur d'accueil institutionnalisée que peu de nations peuvent revendiquer. Ça compte, et ce serait malhonnête de ne pas le reconnaître.
Mais un N° 10 dont on se contente de fêter le retour sans lui confier le ballon, ce n'est plus un joker. C'est un spectateur.
Le paradoxe marocain reste entier : on maîtrise l'art de la retrouvaille et on rate encore, systématiquement, l'art de la conversion. Convertir le lien affectif en partenariat productif. Transformer le "j'ai envie d'investir" en dossier ouvert. Ce glissement-là, on ne sait toujours pas le faire.
La plateforme de janvier : signal positif, mémoire courte
En janvier 2026, le ministère de l'Investissement a lancé un appel d'offres pour une plateforme digitale dédiée aux MRE investisseurs. C'est un signal positif, et il mérite d'être dit. Mais un signal n'est pas encore un système. Le problème n'a jamais été le manque d'idées ni le manque d'intentions. Il réside dans ce que j'appellerais la fragmentation du parcours : cette zone de turbulences administrative où l'enthousiasme initial du candidat investisseur s'étiole entre plusieurs guichets, plusieurs services, plusieurs logiques qui ne se parlent pas.
La diaspora ne demande pas de traitement de faveur. Elle demande de la clarté, de la simplicité, et un interlocuteur qui lui fasse confiance autant qu’elle fait confiance au pays. C’est le strict minimum
Notre compatriote MRE n'est ni tout à fait un investisseur étranger, ni tout à fait un résident. Il est les deux, et aucun dispositif existant n'a été conçu pour quelqu'un qui est les deux.
Repenser Marhaba comme outil d'activation économique
Quatre saisons Marhaba nous séparent de 2030. Pas dix. Et les idées qui suivent – certains me l'ont dit après ma tribune d'août – ne sont pas nouvelles. Ils ont raison. Mais l'urgence du calendrier change ce qu'elles signifient. Ce ne sont plus des propositions flottantes. Ce sont des choix à formuler, ou à écarter définitivement. L'équivoque, à ce stade, est elle-même une décision.
La première transformation commence avant même que le ferry n'accoste, dans les ports d'Algésiras, de Marseille, de Sète. Dans ces heures d'attente, notre compatriote est disponible, souvent nostalgique, parfois décidé à franchir le pas. C'est précisément ce moment que consulats, AMDIE et CRI ratent aujourd'hui. Pas parce qu'ils sont absents. Parfois ils y sont. Mais ils y sont avec des formulaires. Ce qu'il faudrait, c'est autre chose : des opportunités ancrées dans des territoires précis, des récits de projets concrets aboutis dans la région d'origine, un accès direct à une plateforme qui fonctionne vraiment.
Sur le sol marocain, quelques sites Marhaba pourraient accueillir, aux côtés des équipes médicales et sociales, une cellule légère d'orientation. Un conseiller formé. Un formulaire d'intention d'investissement aussi simple qu'une demande de carte SIM, et cette comparaison n'est pas gratuite : on a réussi à rendre l'accès téléphonique fluide pour des millions de personnes en quelques minutes ; pourquoi l'investissement productif ne bénéficierait-il pas du même effort de conception ? Des visites d'entreprises, des rencontres avec des porteurs de projets régionaux, peut-être une journée dans un incubateur... Pas un événement loué dans un hôtel 5 étoiles à Tanger ou Casablanca. Quelque chose de territorial, d'ancré.
Ce qui a manqué jusqu'ici, ce n'est pas l'idée. C'est la continuité : une gouvernance qui tient d'une session à l'autre, un responsable nominativement désigné, des indicateurs rendus publics, une évaluation formelle à l'issue de chaque Marhaba, pas une note interne classée. Ce genre de dispositif existe dans des secteurs bien moins ambitieux. Son absence ici, depuis aussi longtemps, dit quelque chose.
700.000 cerveaux : le capital que nous n'avons pas encore décidé d'activer
5,4 millions de Marocains à l'étranger. Parmi eux, plus de 700.000 hautement qualifiés : ingénieurs, médecins, chercheurs, directeurs financiers, fondateurs de startups... Ce chiffre est cité depuis des années dans les discours officiels. Il est rarement suivi d'une question sérieuse : combien ont investi au Maroc l'année dernière, dans quoi, et grâce à quel dispositif ? La réponse institutionnelle n'existe pas. L'absence de cette réponse est, en soi, un diagnostic.
Ces talents n'ont pas besoin qu'on les convainque de "revenir". Ils ont fait leur choix de vie et ce choix mérite d'être respecté, y compris par nos institutions, qui ont parfois du mal à concevoir le lien sans le rapatriement. Ce qu'ils attendent, c'est de pouvoir investir à distance, sur leurs termes, sans subir le même parcours d'obstacles à chaque nouvelle tentative. La distance n'est pas le problème. Les procédures le sont.
Les deuxième et troisième générations constituent un cas à part entière. Elles ne lisent pas les mêmes journaux, ne s'identifient pas aux mêmes canaux, et n'ont pas besoin qu'on leur parle de nostalgie. Elles ont grandi au carrefour de deux cultures, et c'est précisément ce positionnement qui en fait des opérateurs de pont exceptionnels, à condition qu'on leur parle le bon langage : des opportunités concrètes, ancrées, vérifiables, présentées avec la rigueur qu'on appliquerait à une proposition commerciale. Pas une invitation émotionnelle. Une offre économique.
Un fonds de co-investissement diaspora-régions, doté, géré de manière transparente, avec des appels à projets sectoriels ciblés par bassin d'origine. D'autres l'ont fait, avec des architectures simples et des résultats documentés. Ce n'est pas une question de moyens. C'est une question de décision.
2030 : on ne joue pas un joker au coup de sifflet final
2030, c'est le moment du bilan. Le Mondial n'est pas seulement un événement sportif à organiser. C'est un révélateur. Ce que Sa Majesté a formulé dans plusieurs discours comme une feuille de route, les observateurs internationaux le liront alors comme un bilan concret. Les ambitions affichées ont-elles été exécutées ? La diaspora, ce joker tant annoncé depuis des années, a-t-elle été jouée ?
L'équation que je posais en août 2025 n'a pas changé. Ce qui change, c'est que chaque Marhaba qui passe sans y répondre réduit la marge. La marge, pas l'espoir. Les deux ne sont pas la même chose, et je tiens à cette distinction. L'espoir reste intact. La marge, elle, est comptable. Et elle se rétrécit.
En 2022, nous avons vibré ensemble pour un maillot, moment évoqué dans le Framework Hakimi, et qui m'a rappelé quelque chose d'important : le sentiment national n'est pas une ressource rare chez nos MRE. Il est abondant. Ce qui est rare, c'est la structure pour le convertir en actes économiques durables. En 2030, cette même énergie peut servir autre chose que la fête. Mais une équipe unie a besoin d'un schéma tactique. Et dans ce schéma, le N° 10 ne peut pas rester indéfiniment sur le banc à regarder les autres jouer.
Le détroit de Gibraltar a toujours été un couloir de retour. Ce que le Maroc n'a pas encore décidé, c'est d'en faire aussi un couloir d'engagement.
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