Marianne ou le faux sursaut de conscience
Dans son numéro du 17 août, le magazine français Marianne affichait sa Une sur un titre bien aguichant : "Pourquoi ils détestent la France ?". Il citait pêle-mêle un chapelet de pays allant des États-Unis à l’Allemagne en passant par l’Algérie et la Russie ainsi que certains pays africains qui en veulent à l’Hexagone. Un mélange des genres qui rappelle les mêmes rengaines que celles que l’on observe dans certains pays en développement, qui ne voient chez les autres que complots, manigances et adversités.
L’hebdomadaire français a péché certainement par excès en mettant les pays africains au même niveau que les grandes puissances qui détestent le pays des Lumières. Si détestation il y a, toutes les nations citées n’en veulent pas à la France pour les mêmes raisons, et encore moins de la même manière. En quoi les difficultés des relations entre Paris et Washington, deux grandes puissances et membres du Conseil de sécurité, peuvent être similaires aux relations asymétriques qu’entretient la France avec son pré-carré africain ?
La perception de la France est différente entre les pays qu’elle a colonisés et ceux qui l’ont soit dominée, soit aidée à se libérer du joug allemand, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni. Parce que le poids de la France diminue de par le monde, comme celui de l’Occident en général, et que le vide laissé ne peut qu’être rempli par d’autres forces, Paris trouve du mal à sauvegarder son rang. Sa puissance, longtemps construite sur ses anciennes colonies, est arrivée à terme.
C’est ce que laisse apparaître le discours du président Macron lors de la Conférence des ambassadeurs tenue cette semaine à l’Élysée. Un discours descriptif des défis auxquels le pays devrait faire face, sans réelles convictions ou actions concrètes pour remettre le cavalier en selle. Il a réfuté tout paternalisme ou faiblesse en Afrique, alors que les pouvoirs civils des pays africains subissent des coups de boutoir des militaires. Comment dès lors expliquer son appel aux pays du Sahel à assumer leur responsabilité dans la région, si ce n’est du paternalisme ?
Le magazine Marianne relève les manifestations qui se déroulent au Sahel et qui scandent "France dégage". Le chroniqueur observe que ces jeunes manifestants, hurlant "mort à la France", ignorent probablement tout des guerres menées pour les indépendances. Il n’hésite pas à souligner, sans sourciller, que nombre d’entre eux sont plus sensibles aux quelques billets CFA distribués avant les manifestations par les petites mains d’une ambassade étrangère, ou d’une junte en quête de popularité.
Une ligne de conduite résolument ferme
Avec de tels jugements à l’emporte-pièce, comment est-il encore possible de réconcilier la France avec la jeunesse de ses anciennes colonies africaines ? Le temps des initiatives est-il révolu pour elle ? Et comment pourra-t-elle encore espérer sauvegarder son statut d’hier devant tant de bouleversements en cours dans la région ? Paris semble, pour le moment, autant dépassé par son isolement que par la passivité d’un président en manque d’inspiration.
Devant chaque défi qui apparaît en Afrique, le président français opte invariablement pour les mauvaises solutions. Celles-ci consistent à défendre aveuglément les intérêts français, même au détriment des populations des pays concernés. On a constaté cela au Mali, au Burkina et au Niger, et peut-être demain dans d’autres pays. Rarement à l’écoute de la rue qui réclame justice, Paris s’aligne aveuglément sur les autorités en place même quand elles sont impopulaires.
La récente crise au Niger en est la parfaite démonstration. Paris a invariablement opté pour une ligne dure, sans tenir compte de l’expression populaire de la rue qui manifestait son soutien aux nouvelles autorités militaires. Cette position inflexible a été mollement soutenue par ses alliés de la région, comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal. Pire encore, même ses alliés occidentaux, américains comme européens, l’ont boudée. Résultat, ce sont les Américains qui passent pour les gentils de cette histoire.
Dans tous les pays du Sahel qui ont connu récemment des putschs militaires, les populations n’ont pas fait le siège des ambassades américaines. Pourtant, Washington y possède des bases militaires et y mène des actions contre les mouvements terroristes. Aucune des populations concernées n’a demandé la fermeture de ces bases ou le départ des Américains. Si tout semble viser la France et ses forces présentes sur le terrain, c’est qu’il y a des raisons.
Pendant longtemps, la France était cette nation, navigant au statut de puissance médiane qui lui permettait de tenir tête aux grands. L’un des derniers symboles de cette grandeur fut le discours de Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères à la tribune du Conseil de sécurité, un certain 14 février 2003, contre l’intervention américaine en Irak. Ce fut la dernière expression d’une singularité à la française qui prit fin sous le président Sarkozy et l’adhésion de la France au commandement de l’OTAN. L’intervention militaire française en Libye en 2011, et ses conséquences sur le Sahel, ont définitivement clos cette époque.
Ceux qui sont venus après de Villepin n’ont pas pu, ou voulu, redresser la barre. Laurent Fabius, qui dirigeait la diplomatie entre 2012 et 2016 sous François Hollande, brillait par son désintérêt pour l’Afrique. Il ne s’y intéressait que contraint et forcé. Lors d’une visite sur l’île de Gorée en octobre 2012 en compagnie du président Hollande, un journaliste remarque son exaspération. "Que voulez-vous", lui répond Fabius, "je suis malheureusement contraint de m’y intéresser".
Jean-Yves Le Drian, qui lui succédera de 2017 à 2022 à la tête du Quai d’Orsay, s’intéressa plus à l’Afrique mais avec un penchant de marchand d’armes. Ancien ministre de la Défense, très lié aux industries d’armement, notamment au sein de l’Assemblée nationale, il a fait de la promotion des ventes d’armes la première priorité du premier mandat de Macron.
Quant à l’actuelle cheffe de la diplomatie française Catherine Colonna, en poste depuis mai 2022, elle peine à trouver sa marque. Elle a hérité de ce passif qui a rendu la France si impopulaire en Afrique. Le choix du Niger comme première sortie en Afrique en juillet 2022 est significatif à plus d’un égard, puisque Niamey vient de tourner le dos à la France. Le refus d’inviter le président Macron par l’Afrique du Sud au récent sommet des BRICS est un échec patent.
La France n’est plus le repère unique et nécessaire à l’Afrique... et elle le sait
Hier dominante en Afrique, respectée et écoutée, la France abandonne de plus en plus du terrain à cause de ses erreurs passées et présentes, mais aussi de l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération d’Africains peu portés à se soumettre aux injonctions. Ces nouveaux responsables ont pris conscience de l’exploitation économique abusive de leurs pays, et du degré de corruption qui règne au sein des classes dirigeantes africaines.
C’est ce que le magazine Marianne n’a pas su, ou voulu, transmettre à ses lecteurs français. Les Africains sont loin de détester la France par souci de la détester. Les raisons qu’ils ne cessent de réitérer sont de vouloir prendre possession totale de leur souveraineté et de leurs richesses. Est-ce trop demander ? La France a causé des torts considérables à ses anciennes colonies par le passé, et elle continue à leur faire subir ses ingérences sans scrupules.
Parmi tous les anciens colonisateurs européens de l’Afrique, seule la France fait encore front aux révoltes de ses anciennes colonies. Elle est la seule puissance en guerre permanente en Afrique. Si le Royaume-Uni, le Portugal ou l’Espagne ne subissent pas tant de critiques et de protestations, c’est qu’ils ont soldé pour tout compte leurs relations avec les Africains. La colère anti-française que l’on observe en Afrique est là pour démontrer qu’il ne s’agit pas d’une détestation de la France, comme veut l’induire la revue Marianne. Il s’agit bel et bien du rejet d’une politique que le gouvernement français persiste, encore une fois, à imposer aux Africains contre leur bon vouloir.
Tous les débats politiques français quotidiens contre les immigrés et les Africains ont eu des effets néfastes sur l’image de la France de par le monde, et plus particulièrement en Afrique. Les réseaux sociaux ont multiplié à l’infini cet impact sous l’effet d’une mondialisation galopante où d’autres puissances paraissent plus disposées à imaginer des partenariats justes et équitables.
La France n’est plus le repère unique et nécessaire à l’Afrique, et elle le sait. Sa diplomatie, quant à elle, a complètement décroché sur notre continent et a aussi du mal à l’admettre. Quant à Marianne, et à travers elle la presse française, elle devrait séjourner un peu plus dans les pays africains pour mesurer les transformations en cours sans les a priori des salons parisiens.
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