Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Mémoire vive et pensée passive
A l’ère du tout numérique, si l’écriture manuscrite perd du terrain, c’est au détriment de la fonction primordiale de la mémorisation. Cesser d’écrire à la main, c’est creuser dangereusement à coups de clics le fossé de l’oubli et œuvrer à l’extension de l’externalisation de la pensée. Chronique nostalgique sur l’apprentissage de l’écriture entre hier et aujourd’hui.
Dans l’une de ses implacables maximes, le philosophe et naturaliste français du XVIIIe siècle, Buffon, (auteur du fameux "Le style c’est l’homme"), toujours aussi incisif, avançait celle-ci dans le même ordre d’idées : "Ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu‘ils parlent bien, écrivent très mal".
Bien entendu, la maxime vise ici l’écriture au sens de création et de contenu littéraires. Mais si, en extrapolant, on l’appliquait à l’écriture comme geste graphique ou système symbolique et alphabétique, le constat du moraliste serait tout aussi pertinent. En effet, à l’ère du tout numérique, on constate de plus en plus avec l’usage des claviers d’ordinateurs ou de smartphones que la majeure partie des gens, notamment les jeunes, n’écrivent plus à la main. Ils parlent plus qu’ils n’écrivent et écrivent mal ce qu’ils parlent. Il n'est, pour s’en convaincre, que de lire le salmigondis qui défile dans les messages, les "posts" et autres textos, et ce dans toutes les langues.
Des experts et chercheurs en pédagogie et en neurosciences alertent désormais sur le danger que constitue l’abandon de l’écriture à la main pour la formation et la stimulation des voies cognitives. Et comme pour tout apprentissage fondamental, c’est à l’école et au tout début de la scolarisation que ces chercheurs conseillent de réintroduire, après l’avoir abandonnée, l’écriture à la main. L’écriture manuscrite, insistent-ils, apporte des bénéfices neurologiques que la technologie numérique non seulement n’offre pas, mais pire encore, risque d’oblitérer en affaiblissant les fonctions cognitives de l’élève. Retour alors aux fondamentaux, et donc au monde d’avant, c’est-à-dire à l’histoire.
Historiquement, les spécialistes datent l’invention de l’écriture de l’ère sumérienne, soit il y a près de cinq mille ans. Certes, elle a connu, depuis la tablette d’argile en Mésopotamie jusqu’au papyrus en Égypte, diverses évolutions, transformations, tares et avatars (signes, symboles cunéiformes très répandus, puis des alphabets diversifiés), mais le geste de la main est demeuré le même, tandis que le support est passé de la tablette au papier. Cependant, si, à l’échelle de l’humanité, cette évolution a duré cinq millénaires, la disparition du papier et donc de l’écriture n’a mis que deux ou trois petites décennies, voire moins dans certaines sociétés technologiquement moins développées.
Au risque de passer pour un passéiste à la souvenance vermoulue, comment résister à une douce baignade dans la rivière tranquille de la nostalgie ? Ah ! Le bon vieux temps de la bonne vieille écriture cursive des écoles de l’enfance d’hier ! Son encre et ses encriers plantés dans un trou du pupitre, ses porte-plumes, ses plumes et ses crayons, son écriture de gauche à droite, d’abord hésitante, puis plus maitrisée, avec des "pleins" et des "déliés", en français. Et, en arabe, de droite à gauche, cette écriture garnie de points mis en dessous et au-dessus de lettres éparpillées dans un abjad consonantique déroutant. Ici de longues et belles voyelles effilées en courtisent de plus courtes, le tout dans un ballet scripturaire tourbillonnant.
Les plus âgés d’entre les écoliers s’étaient déjà, enfants à peine circoncis, exercés dès l’aube et à jeun à cette gymnastique scripturaire sur des planches oblongues induites d’argile d’où se dégageaient les effluves acres du "s’maq". Encre ocre faite d’extraits de plantes fermentées et de laine brûlée dans laquelle on trempait des plumes taillées dans un bout de roseau, ("q’lam") pour graver dans le bois de la tablette des mots aussi sacrés qu’incompréhensibles.
Vient après le temps de la mémorisation de versets inscrits, leur récitation, puis l’effacement de la planche à l’eau. Recommencement, effacement, répétés tous les matins et toujours sous le regard torve d’un f’qih adipeux. Les gestes et les mots se confondent et l’apprenant, avant de comprendre les sens des mots, apprend d’abord à ne pas oublier.
La mémoire, zone d’archivage du cerveau, engrangeait à satiété des lettres et des mots que le geste, les forgeant, se perdra plus tard, réduit à une frappe sur le clavier d’une machine à écrire et, de plus en plus, à un simple clic sur un ordinateur ou un téléphone, voire à une commande dictée à un convertisseur de paroles en texte.
Si la fonction devient obsolète, l’organe qui la porte ne peut qu’en pâtir, suivant en cela une loi biologique régressive qui veut que la disparition d’une fonction entraine celle de l’organe. Alors que deviendra l’être humain s’il n’a plus de mémoire ? Pire encore, se passant déjà de l’habitude d’écrire, avec l’avènement de l’IA, ne risque-t-il pas aussi de se dispenser de celle de penser ?
Personne alors ne pourra plus interpeller sa mémoire en se remémorant, par exemple, cette strophe du beau poème d’Apollinaire dans "La chanson du mal-aimé" :
"Mon beau navire, ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir?".
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