Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Mémoires d’un réclusionnaire sous un ciel carré
Paru aux éditions Le Fennec, "Le ciel Carré" de Mohammed Serifi-Villar est un récit de vie et un témoignage salutaire et solidaire sur des années de réclusion. Rédigé sous forme d’une autobiographie familiale, c’est également la remontée mémorielle d’un homme sur un pan douloureux de son passé et de celui de son pays.
Si, pour les phénoménologues, toute conscience est conscience de quelque chose, il en est de même pour la mémoire. Toute mémoire est donc mémoire de quelque chose. Elle est la seule à assurance que "quelque chose s’est passé avant que nous en formions le souvenir", comme l’écrit si bien le philosophe Paul Ricoeur dans son ouvrage, "La mémoire, l’histoire, l’oubli". C’est justement cette trilogie que comporte ce titre qui préside à la destinée d’un récit de vie. Et tout récit de vie en est la parfaite illustration lorsqu’il est offert à la lecture à la fois comme tentative de lutter contre l’oubli, comme objet littéraire et comme un témoignage historique.
Dès l’incipit de l’avant-propos de son livre, "Le ciel Carré" ( Ed Le Fennec), Mohammed Serifi-Villar, prévient : "L’idée d’écrire mon propre 'récit de vie' est un défi. Quelque part, dans les méandres de notre mémoire, une voix nous interpelle et nous lance : est-ce vraiment la fin ?" C’est un défi que l’auteur a relevé dans sa lutte contre la velléité d’ouvrir la "trappe et de se perdre dans le temps, confondre et les dates, et les noms, et les lieux, mais surtout visiter des moments où douleurs et joies se côtoient, s’interpellent et tentent de faire un bout de chemin ensemble".
Ainsi présenté, le récit déroule le fil des souvenirs d’un passé douloureux, celui qu’ont connu tous les détenus des années dites de plombs, appellation contrôlée, si l’on ose dire, par ceux qui, universitaires et chercheurs, se sont penchés sur l’étude des récits, romans, poésie et témoignages autour de cette sinistre période.
Sans trop jouer sur le principe d’Anna Karénine (théorie inspirée par le début du roman éponyme de Tolstoï : "Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon", on peut dire que ce qu’on appelle "littérature carcérale" a donné lieu à des écrits qui, tout en se rejoignant sur le malheur, se différencient quant à son narratif.
En effet, les écrits des anciens prisonniers politiques de ces années de bruit et de fureur sont, et on le comprend, des récits carcéraux de douleurs subies, de torture, d’injustices et d’endurance. Les uns hautement victimaires, d’autres bravement résilients, mais tous arrachés à une mémoire endolorie, arpentant ses chemins escarpés dans la nuit et le brouillard des souvenirs et extirpant, une à une, les échardes sanguinolentes et les réminiscences vacillantes de la souvenance. D’autres victimes de ces années incertaines ont, peut-être, gardé pour eux des mémoires rédigés dans la douleur qu’ils ont rangés tels des grimoires figés dans la couleur sépia du temps qui passe.
Le récit publié de Mohammed Sérifi-Villar s’inscrit quant à lui dans une démarche qui semble plus apaisée, peut-être parce que tardive, lucide, "conciliante" dans une certaine mesure mais sans pour autant être totalement "réconciliante". L’ancien détenu en garde les stigmates de la torture et des privations mais la narration qu’il fait de son passé, d’une quarantaine de séquences joliment titrées, se présente comme celle de chroniques littéraires d’un temps passé et d’un autre qui passe en pestant.
Le style est fluide, réfléchi, semé de citations ou de références érudites, souvent traversé par un souffle poétique dénué de tout lyrisme. Sans oublier l’irruption ça et là de ces pointes de dérision et d’autodérision qui allègent la violence du texte évitant le pathos dans lequel risque de sombrer tout récit sur une époque aussi douloureuse. Le récit de la réclusion est aussi parsemé de quelques anecdotes rapportées avec cet "humour du pendu" qui préfère en rire. La posture n’est donc pas victimaire mais littéraire au sens esthétique et s’apparente au noble genre de l’autobiographie où le récit de famille est prépondérant et pour cause.
La rencontre improbable à Tanger et l’histoire d’amour entre son père, marchand de poisson à la sauvette, et sa mère, veuve espagnole d’un résistant antifranquiste assassiné par les fascistes, irriguent constamment le récit de Mohammed Serifi-Villar. En effet, l’histoire de la mère, Juana, et de ses enfants orphelins nés en Espagne et adoptés par le père Serifi, constitue à elle seule un extraordinaire récit de vie riche et chaotique qui pourrait reléguer au second plan celui, douloureux, du fils en détention.
Le narrateur s’en est saisi avec brio et en a fait un axe vital dans cette plongée mémorielle dans le temps passé. Et c’est tout à la faveur de cette riche et douloureuse autobiographie de détention et aussi à l’honneur de son auteur. Une détention que l’auteur a tenu à vivre et non à subir tout au long de ces dix-huit ans d’incarcération. D’autres figurent traversent le récit de témoignage solidaire de Serifi-Villar dont celui, lumineux, de sa femme Rabéa, fidèle compagne et compagnon depuis leur jeune âge, elle-même injustement emprisonnée pendant cinq ans. Il évoque aussi, comme dans la chanson "Que sont nos amis devenus", d’autres compagnons de route ou de doute, militants "repentis", rangés des voitures ou derniers Mohicans d’une militance "entêtée"…
L’auteur et ancien prisonnier politique s’empêche de juger et jette sur les changements positifs intervenus dans le pays, au cours de ce dernier quart de siècle, un regard plutôt positif, apaisé et frappé au coin de la lucidité, tout en sachant comme le poète René Char, que "la lucidité est la blessure le plus rapprochée du soleil". Mais le même poète (Que Sérifi-Villar aime citer dans son récit) n’a-t-il pas ajouté dans un autre poème intitulé justement "Les compagnons dans le Jardin" que "Le réel quelque fois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit" ?
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