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Oum ou l’astre ressuscité

Plus d’un demi-siècle après sa prestation mythique au théâtre Mohammed V à Rabat, la plus grande cantatrice du monde arabe, Oum Kalthoum, revient sur les lieux du mythe sous forme d’hologramme. Interrogations paisibles sur le concert déconcertant d’une chanteuse du passé rattrapée par la halo technologique du future.

Le 28 juin 2024 à 13h30

"Astre de l’Orient", "La quatrième pyramide d’Égypte", "La voix des Arabes", Oum Kalthoum est sans doute la chanteuse qui a le plus marqué l’histoire musicale du monde arabe et le mieux incarné sa dimension culturelle unifiée. Ce que l’idéologie panarabiste tonitruante et bavarde de l’époque, dans ses diverses déclinaisons régionales, n’a jamais pu réaliser, la voix et la ferveur de ses chants ont enchanté le rêve insensé de l’unité arabe du golf à l’Atlantique. Certes, la musique, plus que toute autres activité humaine, possède cette faculté fédératrice, mais le cas d’Oum Kalthoum est unique et s’inscrit dans un autre registre qui relève à la fois du mystère, de l’insensé et du rêve arabe meurtri.

On sait peu de choses sur sa vie, sinon ce qu’un biopic égyptien sous forme de feuilleton présente en la  "romantisant" et en truffant de fiction les grands vides sur sa vie privée. Hormis ses origines modestes et paysannes, Oum Kalthoum (de son vrai nom Fatima Ibrahim Assayed) a entouré sa vie au quotidien de discrétion, de silences et de réserves, laissant au vaste imaginaire du public arabe le soin de lui créer mythes et légendes.

Le répertoire de la Diva comporte 283 chansons interprétées dont 137 ont été écrites par le poète Ahmed Rami. Ce parolier prolifique a aimé éperdument Oum Kalthoum et ce durant cinquante ans. Nombre de ses écrits sont autant d’appels et de messages déguisés exprimant par procuration un amour à sens unique pour une chanteuse qui l’a toujours ignoré. En effet, de la vie privée de cette dernière on ne connait qu’un mari, lequel était également son médecin. C’est de la douleur lancinante et de bien d’autres affres du parolier transi d’amour pour une incessible étoile, que le journaliste et écrivain franco-libanais Sélim Nassib avait nourri un excellent roman librement inspiré de la vie d’Ahmed Rami. Cette biographie en creux d’Oum Kalthoum ("Oum", éditions Balland. 1994) est aussi un prétexte pour le romancier de laisser remonter ses propres souvenirs d’enfance à propos d’une chanteuse mythique et de décrire la passion collective et le culte qui lui étaient portés partout dans le monde arabe. Vers la fin du roman il y a un passage consacré à la prestation d’Oum Kalthoum au théâtre Mohammed V de Rabat lors de son voyage au Maroc en 1968.

C’est justement cet événement gravé dans la mémoire d’une génération que l’on a essayé de reproduire, au même endroit, et de transmettre, plus de 55 ans plus tard, à une jeunesse qui ne sait que peu ou presque rien sur "L’Astre de L’orient". C’est en effet au cours de deux soirées organisées par le festival Mawazine qu’un hologramme est venu ressusciter la Diva devant un public en émoi. La surprise a été, selon des témoins, à la hauteur de ce spectacle bluffant venu d’ailleurs, pour ne pas dire de l’au-delà.

Cette pratique technologique encore peu conventionnelle chez nous est de plus en plus en usage sous d’autres cieux, notamment dans le monde du spectacle afin de le faire vivre en "live". Dans l’industrie du spectacle, l’innovation est indispensable pour rester au diapason de l’évolution des modes disruptifs de la consommation culturelle de la jeunesse. Il y a déjà plus de 15 ans, au japon, le personnage d’une femme de synthèse vocale est devenu une star sous forme d’un hologramme si présent dans le quotidien de ses admirateurs qu’elle est même demandée en mariage. C’est l’hologramme le plus connu dans l’art du spectacle, qu’on n’oserait qualifier de… vivant.

D’autres vedettes de la chanson se produisent, ici et là, dans le même temps et dans une ubiquité troublante. Quelques-uns se multiplient sur scène, et tant qu’à faire, en se faisant accompagner d’hologrammes d’eux-mêmes. Sans compter les personnages publics et les politiciens qui multiplient réunions ou meetings sans se déplacer et sans trop de frais. Toutes ces personnalités sont encore en vie et l’exploitation ou la pratique holographique de leurs prestations font partie de leur agenda ou de leur business. Mais qu’en est-il des personnes décédées ? Sans vouloir jouer au technophobe ronchon, on est en droit de se demander comment l’on doit prémunir la mémoire des artistes disparus contre d’autres manipulations de cette technologie au potentiel novateur, multiforme et disruptif ?

Ailleurs, ces questions d’ordre ethniques ne sont pas ignorées et le débat est ouvert, d’autant que la législation en la matière est absente, peu clarifiée sinon contradictoire. En effet, l’hologramme est assimilé à l’utilisation de l’image d’une personne, et donc au droit de celle-ci, mais il est considéré également comme une œuvre d’art à part entière, et donc soumis au droit de la propriété intellectuelle. Du coté de chez nous, passé l’effet de surprise et le halo de l’hologramme, il faut attendre et voir, car cette technologie vient de faire son apparition mais ne tardera pas, si l’on en croit ses promoteurs enthousiastes, à se faire connaitre, à croître et à se multiplier. Bonjour les débats !

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Le 28 juin 2024 à 13h30

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