Perspective de vaincre la rage au Maroc
La rage est une zooonose virale, mortelle pour l'homme, qui est un grave problème de santé publique. Mohammed Bouslikhane, vétérinaire et ex-enseignant à l'IAV Hassan II, nous présente la technique TNR, qui peut apporter une contribution précieuse à cette lutte.
→ La rage est une problématique mondiale qui suscite une collaboration transfrontalière
Depuis l’année 2007, l’Alliance Globale pour le Contrôle de la Rage (GARC) a lancé l’initiative de commémorer la journée mondiale contre la rage. Le 28 septembre de chaque année, correspondant au jour anniversaire du décès de Louis Pasteur, est devenu désormais un rendez-vous annuel pour interpeller la conscience collective des nations, des organisations, des alliances et d’autres instances concernées par la question de la rage. Il s’agit d’une occasion pour rappeler la nécessité de s’engager dans les efforts de lutte à titre collectif et individuel contre une zoonose grave inéluctablement mortelle. C’est aussi une opportunité pour plaidoyer et sensibiliser à tous les niveaux en faveur de l’élimination de ce fléau à l’échelle planétaire.
A rappeler que la rage est une zoonose virale, mortelle pour l’homme et plusieurs espèces animales, qui constitue un grave problème de santé publique. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) affirme que la rage sévit dans 150 pays et territoires, principalement en Asie et en Afrique, et estime à 5900 le nombre de décès dus à la rage chaque année dans le monde, dont 40% sont les enfants de moins de 15 ans.
Statistiquement, les morsures et les griffures de chien sont à l’origine de 99% des cas de rage humaine. Les décès des personnes contaminées peuvent être évités grâce à la vaccination en masse des chiens et à la prévention des morsures. De même, plusieurs mesures de prévention et de lutte contre la rage sont actuellement disponibles. Leur déploiement dans le cadre d’un plan ou d’une stratégie de lutte, dépend de la situation épidémiologique de chaque pays, de son niveau de risque et de la réglementation en vigueur.
Au Maroc, la rage est considérée comme une zoonose majeure qui figure dans la liste des maladies à déclaration obligatoire et qui fait donc l’objet de plans de prévention et de lutte. Malgré plusieurs années de lutte, la maladie demeure endémique et le pays continue à déplorer une moyenne annuelle de 20 cas de décès humains et autour de 400 cas chez les espèces animales. Plusieurs contraintes expliquent la persistance de la maladie, dont certaines sont liées au contexte socio-culturel et au comportement humain, d’autres à l’environnement et à l’écologie de la population canine, en plus de la multiplicité des intervenants, couplée aux difficultés de coordination et au caractère sectaire de la gestion.
Le monde commémore cette année la 18ème journée mondiale contre la rage sous le thème "Briser les frontières de la rage". A travers ce thème, l’OMS affiche la volonté de mettre en avant le concept "Une seule santé" (One Health) comme une approche applicable et accessible à tous. Celle-ci suggère la mise en place de stratégies intégrées et innovantes, fondées sur une collaboration intersectorielle et transfrontalière, en impliquant toutes les parties prenantes concernées par la lutte autour d’un même objectif. Le but ultime serait d’atteindre "Zéro" cas humains en 2030. Telle est l’ambition du plan stratégique mondial de lutte contre la rage.
→ Le vétérinaire en première ligne du front de lutte
Il est admis que la lutte contre la rage est économiquement plus efficace chez les animaux que chez l’homme. De ce fait, le vétérinaire se place en première ligne du front de lutte pour réduire le risque de contamination de l’homme. La vaccination des chiens et chats, la mise en observation de l’animal mordeur, l’investigation des foyers de rage et le diagnostic de laboratoire sont des mesures de routine des services vétérinaires à travers le Royaume. Celles-ci permettent d’orienter la conduite à tenir par les services de santé face aux personnes exposées au virus de la rage. Néanmoins, ces efforts ne peuvent aboutir sans l’action combinée de tous les acteurs et toutes les parties prenantes, y compris le citoyen.
La gravité de la rage au Maroc ne tient pas uniquement au nombre de cas déclarés qui parait insignifiant, comparé à d’autres problème de santé publique, mais elle tient aussi aux conséquences non sanitaires qui affectent l’image de marque et la réputation du pays ainsi que son développement économique et social.
Par le passé, plusieurs cas de rage déclarés en Europe chez les animaux de compagnie (chiens et chats) avaient pour origine le Maroc. Une telle situation ne passe pas sans conséquences sur l’industrie touristique et sur les opportunités des investissements étrangers.
→ Les méthodes alternatives de prévention et de lutte
Le contrôle de la population canine est l’une des actions de prévention de la rage chez l’homme et les animaux domestiques. Depuis quelques années, les campagnes d’abattage des chiens errants à l’aide de l’arme à feu ou de la strychnine ne sont plus permises pour des considérations du bien-être animal et le risque environnemental posé par l’usage de la strychnine. D’ailleurs, il est scientifiquement admis que l’abattage des chiens ne parvient pas à réduire la population canine alors qu’il réduit en revanche la proportion de chiens préalablement vaccinés. On assiste, en conséquence, à un repeuplement rapide par une population jeune non immunisée.
Pour renforcer les mesures classiques de lutte et surmonter certaines contraintes, des méthodes alternatives ont vu le jour :
La première est la vaccination orale, utilisant des appâts à consommer par les chiens errants, difficiles à manipuler et inaccessibles à la vaccination classique.
La seconde est la technique TNR (Trap-Neuter and Release). Elle consiste en la capture de l’animal (chien et chat), sa stérilisation chirurgicale ou chimique et son relâchement dans le lieu initial de ramassage après identification et après avoir subi les soins post-opératoires, la vaccination antirabique et éventuellement un traitement antiparasitaire dans un refuge ou une clinique vétérinaire. Cette approche permet de stabiliser la population dans un espace donné.
Les deux techniques précédentes ne peuvent se substituer aux mesures classiques mais peuvent servir de mesures complémentaires visant à augmenter l’efficacité de la lutte et à réduire le temps de contrôle. D’un autre côté, les deux techniques relèvent de l’acte médical vétérinaire et exigent des conditions particulières relevant de la responsabilité professionnelle du vétérinaire sanitaire mandaté (VSM) par les autorités sanitaires vétérinaires du pays selon la réglementation en vigueur.
Sur le plan efficacité de la TNR, les expériences à travers le monde indiquent des résultats prometteurs et d’autres incertains. Au niveau du contrôle de la population canine ou féline, on ne peut pas obtenir une réduction par une simple application de la TNR. La diminution de la taille est possible dans le contexte de colonies fermées ou d’un taux élevé d’adoption des animaux capturés. En plus, l’absence d’une surveillance scientifiquement validée rend peu fiables les estimations de la taille des populations nécessaires à l’évaluation des résultats du TNR.
→ La mise en œuvre de la technique TNR au Maroc : quels avantages ?
La technique TNR a pris place au Maroc en 2019 suite à la signature d’une convention cadre, impliquant le Ministère de l’Intérieur, représenté par la Direction Générales de Collectivités Locales (DGCL), l’Ordre National des Vétérinaires (ONV), l’Office National de la Sécurité Sanitaire des produits Alimentaires (ONSSA) et le Ministère de la Santé. Ladite convention vise le contrôle des chiens et des chats errants et fixe les prérogatives et les engagements de chacune des parties signataires. Elle prévoit, entre autres, la construction des refuges et leur équipement, la formation des équipes de ramassage des animaux, la sensibilisation des citoyens et la prise en charge des frais de la TNR, des soins vétérinaires et les frais d’hébergement des animaux.
Le démarrage de l’opération s’est heurté à plusieurs contraintes, principalement le manque d’infrastructures, des moyens humains et matériels, mais surtout à la réticence de certains partenaires qui mettent en doute la pertinence et la faisabilité de l’opération. Il s’agit d’une attitude normale pour une catégorie de partenaires non avertis qu’il faudrait sensibiliser et convaincre à l’avance.
Etant encore à ses débuts, il est prématuré d’apporter un jugement de valeur sur l’implémentation de la technique TNR. Il s’agit toutefois d’un processus nouveau qui se met en place progressivement et qui a l’avantage d’être en phase avec les pratiques mondialement reconnues, respectueuses du bien-être animal et de l’environnement. Il offre aussi l’opportunité à tous les partenaires concernés d’interagir et de collaborer ensemble pour assoir les principes de l’approche « une seule santé » sur la voie de résolution de la problématique des chiens et chats errants pour combattre la rage et bien d’autres zoonoses telles que l’échinococcose kystique et la leishmaniose.
Il est vrai que l’application généralisée de la technique TNR parait, à première vue, une opération très couteuse mais à fur et à mesure de l’avancement du programme, les coûts prendront une tendance dégressive que les effectifs des chiens et chats errant auront déclinés.
Il convient de noter que la TNR n’est pas une stratégie en soi mais une mesure parmi d’autres dans une stratégie globale dont le succès de cette technique est conditionné par un ensemble de mesures d’accompagnement. A titre indicatif, il est impératif d’accorder une importance à ce qui suit :
*Œuvrer pour la l’adhésion du citoyen aux efforts de lutte selon une approche participative. Sa responsabilisation passe par des programmes de sensibilisation et d’éducation sanitaire adaptée au profil et au contexte de chaque public cible dans le but de rompre avec les pratiques à risque. Le rôle de la société civile, représentée par des ONG de développement local, n’est pas à démontrer dans toute stratégie de lutte participative et intégrée contre une zoonose comme la rage, notamment pour faciliter l’accès aux populations locales et la sensibilisation.
*Appliquer rigoureusement des mesures prévues pour la détention des animaux de compagnie, notamment les obligations de vaccination et des soins à apporter par les propriétaires, et repenser, si nécessaire, la législation en la matière.
* Tarir toutes les sources de nourriture accessibles dans la nature, à travers des solutions innovantes et durables de la gestion des déchets et des décharges publiques. Chercher également des moyens efficaces de gestion des cadavres au niveau des unités de l’élevage des ruminants.
*Encourager la construction de refuges pour animaux, selon les normes requises et assurer une distribution spatiale convenable. Au sein de ces refuges, le respect de la capacité d’accueil et des mesures d’hygiène sont des mesures fondamentales à côté d’un suivi rigoureux de l’état de santé des animaux qui y séjournent.
*Mettre en place un système rigoureux de suivi et d’évaluation de l’état d’avancement du programme et apporter au besoin les mesures correctives.
En conclusion, il est techniquement possible de contrôler les populations des chiens et chats errants pour prévenir la rage et d’autres zoonoses en présence de la volonté réelle de collaborer et de réunir les efforts de façon participative et intersectorielle autour d’un objectif commun, rendant ainsi l’approche "Une seule santé" applicable et accessible à tous. La journée mondiale contre la rage est une occasion annuelle à saisir pour renforcer la communication à propos de la rage et faire le point sur les réalisations.
A la veille de l’organisation de la coupe du monde 2030, le Maroc à beaucoup à gagner en termes de visibilité et d’attractivité en adoptant la technique TNR et en s’engageant dans le processus de contrôle des populations d’animaux errants et de lutte contre la rage.
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