Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Petite poésie du bulletin météo
Dans une réflexion poétique sur la météo et la mémoire collective, l’auteur évoque les souvenirs d’un temps où les prévisions étaient délivrées avec une simplicité presque nostalgique. À travers les vers de Verlaine et une prose évocatrice, le texte explore la transformation des bulletins météorologiques, passant d'une approche classique et rigide à une explosion de détails poétiques.
"Comme un vol criard d’oiseaux en émoi/ Tous mes souvenirs s’abattent sur moi". Ces deux vers de Verlaine, retenus de la lecture d’un de ses poèmes saturniens, sont évoqués par une après-midi chaude d’un automne qui s’annonce sans se prononcer. Quelques cigognes errent, égarées dans un ciel bleu ; mais l’on ne sait si elles reviennent d’une contrée septentrionale ou s’apprêtent à y migrer. Puis voilà qu’une nuée de moineaux quittent, dans un vaste pépiement, tel arbre feuillu dont la verdure résiliente a résisté vaillamment aux canicules successives que le pays a connues des jours durant.
Notre mémoire du temps qu’il faisait jadis s’embrouille. Ceux qui gardent encore les souvenirs des torpeurs des étés passés n’ont pas en tête ces chiffres fatidiques au delà desquels la chaleur ne se mesure plus en décimales mais en sueurs et en moiteurs.
Les prévisions de la météo, telles qu’elles sont livrées de nos jours, sont d’une étrange et angoissante redondance. Comme les aiguilles détraquées d’une montre, leurs chiffres sont bloqués sur les mêmes nombres. Elles se déclinent aussi sur une variété croissante de supports. Finie-du moins pour les anciens qui ont la mémoire poussiéreuse des années 80 et leur sècheresse consécutive -l’attente de l’unique JT du soir, sur l’unique chaîne de télé et de son bulletin météo. "Annachra al jaouia" et son présentateur devenu une star nationale alors qu’à la base il n’était que le chef de service de la direction de la météo. Sorti de l’anonymat de son bureau, il a été propulsé dans la gloire médiatique si pauvre en vedettes à l’époque. Les téléspectateurs attendaient avec impatience son apparition jusqu’à la fin d’interminables nouvelles officielles débitées solennellement, mais avec délectation, par l’inénarrable et inoxydable Mustapha Alaoui. Le téléspectateur de base avait plus foi dans les prévisions de l’homme de la météo que dans les nouvelles qu’ils venaient de se farcir. Cependant, le bulletin météorologique rédigé et lu dans un arabe trop classique et tout aussi technique n’avait pas la clarté du ciel de la journées trop ensoleillée. Et malgré l’incrustation d’une carte indéchiffrable en noir et blanc saturée de signes et symboles cabalistiques, on ne pouvait tout assimiler et encore moins se rassurer quant aux prévisions du lendemain. On s’agaçait cependant lorsqu’il s’étendait longuement sur le temps qu’il avait fait durant la journée parce qu’on était bien placé pour savoir qu’il avait fait vraiment trop chaud. Et demain inchaa Allah ?
Au bout de quelques jours, on le sentait embarrassé, trop gêné d’annoncer une autre vague de chaleur sur tout le pays, une mer calme à peu agitée, un vent chaud et des températures très élevées. Trop pour les téléspectateurs qui ont attendu toute la journée et jusqu’à la fin du JT pour apprendre que le bulletin météo c’est, si l’on ose dire, du réchauffé : le même depuis des semaines. On pouvait craindre pour la renommée du météorologue et s’attendre à l’extinction de son aura médiatique car les porteurs de mauvaises nouvelles, tout le monde le sait, finissent mal. Mais il n’en sera rien car, pas folle la guêpe, il n’a jamais fini une prévision sans se barricader derrière la prudente formule d’usage : Inchaa Allah. Tout le monde était alors fin prêt pour accomplir la traditionnelle prière rogatoire.
Aujourd’hui, au vu de multiples applications bourrées de publicités et de cookies intempestifs qui s’invitent, on n’a que l’embarras du choix en matière de prévisions météorologiques de toutes les régions du monde avec moult détails chiffrés sur le temps qu’il fait et celui qu’il fera jusqu’à une dizaine de jours. Mais ce qu’on gagne en infos, on le perd en poésie. Car contrairement au bulletin météo sec, froid et aride de jadis, ceux d’aujourd’hui recèlent une poésie et des métaphores qui en font de vrais moments littéraires. Dans une dépêche d’agence, ils ont l’allure d’un poème en prose. En exemple ici quelques passages de celui du 4 septembre dernier qui ne fut pas la journée la plus chaude dans plusieurs régions du pays : "Foyers orageux avec ondées ou averses et chute de grêle sous rafales de vent sur le Haut et le Moyen Atlas et le sud de l’Oriental (…) Nuages bas, la matinée et la nuit, sur les plateaux des phosphates ( sic !) et près des côtes, avec brume locale par endroit (…)" Mais le meilleur passage reste celui relatif à la météo maritime : "Mer belle à peu agitée en Méditerranée et sur le détroit, agitée à forte entre Mehdia et Tarfaya et peu agitée à agitée sur le reste du littoral". L’expression "Mer agitée à peu agitée", en arabe comme en français, dans sa concision comme dans son incertitude, est une belle tournure stylistique qui confère à la dépêche d’agence toute sa mesure et son attrait. On peut la lire et l’interpréter comme on veut et aucune application téléchargée, gratuite ou payante, ne peut égaler sa charge poétique et son épaisseur métaphorique. Car la poésie, disait Raymond Queneau, "c’est de savoir dire qu’il pleut quand il fait beau et qu’il fait beau quand il pleut".
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