Larabi Jaidi
Professeur Chercheur en ÉconomiePeut-on espérer un regain d’intérêt des jeunes pour la politique ?
2026 approche à grands pas et l’on se demande si le réveil des jeunes face à leur responsabilité politique va-t-il sonner à cette échéance. Les élections législatives, régionales et communales, rendez-vous majeur de la vie politique de l’année à venir, sont l’occasion pour le Maroc de choisir son orientation politique pour les cinq années à venir. Il faut espérer que les jeunes se sentent assez concernés par cet événement incontournable de la vie d’un pays.
L’effectif des jeunes en âge de voter progresse sensiblement du fait de la croissance démographique. Le paysage électoral des triples élections législatives, régionales et communales de 2021 comptait un potentiel de 3,002 millions de primo-votants. Mais le nombre de jeunes inscrits sur les listes électorales n’a augmenté que faiblement et le nombre de votants a progressé encore moins.
Le taux de participation des jeunes aux élections de 2021 était de 24% alors que la participation globale était de 49,58%. Aujourd’hui, des millions de jeunes électeurs potentiels ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Cela témoigne d’un désintérêt chronique de la vie politique. Quelles sont les raisons qui dissuadent les jeunes d’assumer leurs devoirs politiques en tant que citoyens ? Un manque d’intérêt ou un rejet de la politique telle qu’elle est pratiquée ?
Les partis auront à déployer des actions soutenues et en rupture avec les pratiques en cours pour mobiliser ces segments faiblement représentés dans les votes. La tranche-clé de la population des 18 à 29 ans est particulièrement touchée par le désinvestissement politique. Les résultats de l’enquête de l’ONDH en 2019 avaient fait ressortir que 70% des jeunes Marocains ne font pas confiance aux institutions politiques. Parmi les personnes interrogées, 73% se sont déclarées "sceptiques" à l'égard du Parlement marocain, tandis que 78% ont exprimé leur méfiance envers les partis politiques. A peine 1% des jeunes adhèrent à un parti politique.
L'idée que les jeunes seraient éloignés de la politique et ne feraient preuve que de peu d'intérêt à son égard est assez largement confirmée par les enquêtes et sondages d’opinions. Pourtant, si l'on peut constater chez eux une crise du crédit accordé à nos instances représentatives et à la classe politique, les jeunes ne se distinguent pas en cela du reste de la population.
En réalité, les jeunes ne se désintéressent pas de la politique, ils s'y intéressent autrement. La jeunesse d'aujourd'hui ne vit plus les mêmes expériences que les générations précédentes : la société, les repères idéologiques et les grandes problématiques ont changé. Par conséquent, le rapport à la politique n'est plus le même, il s'exprime autour d'attentes nouvelles par des modes d'action renouvelés, qui continuent de témoigner cependant d'un attachement profond aux valeurs démocratiques.
Si l'on regarde plus finement le niveau d'intérêt des jeunes pour la chose publique, la participation à des manifestations revendicatives ou l’immersion dans la vie associative, on s'aperçoit qu'il y a même peut-être plus d'engagement aujourd'hui qu'il n'y en avait auparavant. Le seul point sur lequel on peut noter un retrait significatif, c'est celui de l'engagement au sein des organisations traditionnelles. Ce qui semble caractériser aujourd'hui la politisation des jeunes est moins le retrait politique et civique qu'une recomposition de leur participation politique.
Pour s'engager, les jeunes ont besoin d'enjeux forts. Dans le passé, l'engagement était plus idéologique, mais aussi plus déconnecté d'une efficacité immédiate. Aujourd'hui, il y a un rapport plus pragmatique à l'engagement. Ce qui ne veut pas dire pour autant que les jeunes n'ont plus d'idéaux ni de valeurs. On peut dire qu’un double registre, réaliste et idéaliste, caractérise la politisation des jeunes. Il n'y a plus de modèles. Du coup, les logiques d'identification sont moins opératoires que les logiques de l'expérimentation pour faire ses choix politiques.
Il y a quarante ans, le mécontentement des jeunes était relativement soluble dans la croissance : une fois intégrés au monde du travail, les jeunes étaient "casés" socialement. En se prolongeant dans le temps, la crise de l'emploi installe une partie des jeunes dans un état de rejet des institutions politiques. Mais la crise de l'insertion économique ne suffit pas à expliquer l'ampleur du phénomène. Elle s'intègre dans un mouvement plus large d'affaiblissement des lieux traditionnels de socialisation.
L'incapacité du monde des adultes à offrir un projet à la jeunesse fait que la fracture sociale se double d’une fracture politique entre les jeunes et les représentants de la nation. Par son éloignement des citoyens et par son évolution technocratique, la politique aurait conduit à un effacement de l’État garant des droits économiques et sociaux et, par voie de conséquence, à une désaffection à l’égard de la politique. Mais ce déclin de la confiance touche-t-il la politique ou bien le personnel politique ? S’agit-il d’une crise des systèmes de représentation, ou bien d’une critique de la démocratie elle-même ?
En réalité, la situation paraît contradictoire. D’un côté, des signes de "fracture sociale" indiquent une désaffection idéologique et partisane, une baisse des adhésions dans les partis et dans la majorité des syndicats. D’un autre côté, le développement du mouvement associatif auquel participent les moins de 25 ans est en constante augmentation.
Rendre à la politique ses lettres de noblesse
Par ailleurs, d’autres types d’engagements surgissent, posant la question d’une qualification "politique" peu évidente au regard des critères classiques d’organisation partisane. Des collectifs se créent, parfois en dehors même de la forme associative, pour des expressions trouvant une résonance dans les médias. Ces mouvements tendent moins à la pérennité des activités qu’à la force du message dans l’immédiat.
Malgré ces grandes tendances qui inhibent la confiance, on observe, en sens inverse, des évolutions positives : le suffrage ne semble pas avoir perdu son sens de droit fondamental du citoyen ; le droit de vote est revendiqué même s’il n’est pas exercé ; la crise atteint la représentation politique, elle n’atteint pas l’idée de démocratie, du moins pas avec une égale intensité. Le suivi des échanges entre les jeunes sur les réseaux sociaux montre le discrédit qui atteint les élus et la classe politique, mais aussi un intérêt marqué pour le débat sur le sens des valeurs de la démocratie, de la liberté, de la probité et de l’éthique.
Du fait de son organisation décentralisée, égalitaire et coopérative, de la diversité des formes de communication et de la liberté d’expression qu’il autorise, enfin de la relative simplicité d’usage, internet propose un modèle du vivre ensemble et va devenir une métaphore d’un nouvel âge du politique. La cyberdémocratie propose une nouvelle conception du politique qui ne s’organise plus autour de l’Etat-nation mais dans un cyberespace ouvert, déterritorialisé, non hiérarchique, dans lequel les jeunes plus particulièrement nouent des relations multiples.
Dans ce contexte, le renouveau de la politique suppose une condition élémentaire : la capacité de la politique, aujourd’hui désenchantée, désacralisée, de proposer à nouveau des repères, une vision, bref de donner du "sens" à notre destin collectif. Des esprits de plus en plus nombreux considèrent que les tendances poussent plus à l’atomisation de la société, elles encouragent plus la réussite individuelle que l’appartenance à une collectivité solidaire. Ils concluent au déclin irréversible de la politique si l’on prolongeait les tendances observables depuis 10 ou 20 ans. Mais si nous adhérons au point de vue de Camus ("nous ne croyons qu’à une fatalité dans l’histoire, celle que nous y mettons"), nous ne saurions accepter le primat de la résignation sur la volonté.
Pour espérer un regain d’intérêt des jeunes pour la politique, il faudrait rendre à la politique ses lettres de noblesse, tant dans le discours que dans l’action, et redresser les dégâts causés par les fossoyeurs de la politique au sens de l’action collective visant à organiser la vie en communauté.
C’est l’une des missions de l’Etat que de veiller à sanctuariser l’espace du politique, à le protéger des dérives par l’application de la loi, des normes et des règles de transparence et d’éthique de conduite qu’il édicte ? On veut bien admettre qu’un politique professionnel a ses moments de passion, ses instincts de tueur, ses dérives de règlements de comptes, mais nous sommes depuis quelque temps face à de nouvelles figures de la politique, des barons qui viennent des circuits de l’argent sale ou des cercles du copinage et du clientélisme.
Ils ont investi les appareils des partis, dénaturé leur fonction, utilisé leur capital historique et symbolique pour protéger leurs intérêts mal acquis et "marchandiser" la politique. Quelle image du politique veulent-ils transmettre aux jeunes citoyens ? A tolérer la reproduction de ce genre de biais et de dérives comportementales, l’Etat inciterait malencontreusement les jeunes à voter demain par… leurs pieds. Un haut niveau d’abstention traduirait une véritable "fracture civique". Il participerait à l’élargissement de la distance sociale existant entre les jeunes et l’univers politique.
A l’heure où les jeunes semblent douter de l’expression démocratique des urnes, à l’heure où la tension structurelle entre la représentation et la participation est particulièrement vive, il est tout aussi urgent de réfléchir sur le rôle des partis politiques dans l’évolution de la démocratie dans notre pays. Beaucoup de jeunes ne se retrouvent pas dans les partis, souvent accusés de dérives oligarchiques ou de cécité. Le rejet d’un fonctionnement trop pyramidal et d’une forte personnalisation des directions renforce l’attrait des jeunes pour des formes déconcentrées et transversales de démocratie.
Si les partis veulent échapper à la crise de défiance qui les touche et renouer avec les jeunes, ils doivent se ressourcer à cette demande d’une démocratie interne, vivante, participative et davantage en phase avec le niveau culturel et le sentiment de compétence des jeunes militants.
Tout dépendra de comment les partis prendront en charge la demande des jeunes en faveur d’une démocratisation de leur fonctionnement. Au cas où ils ne le feraient pas, la "démocratie" des partis risque de s’étioler devant la "démocratie d’opinion" ; cette démocratie où les citoyens, jeunes et moins jeunes, transformés en "public", seraient plus à l’écoute des avis qui leur sont exposés et proposés sur la scène publique par des experts en communication, des sondeurs et des influenceurs. La démocratie en tant que système représentatif et participatif en pâtira.
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