Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Politique de la juste mémoire
Dans cette chronique, l'auteur s'interroge sur la remise en question de l’héritage culturel d'Al-Andalous par certains intellectuels, dont le philosophe Jean-Loup Bonnamy. À rebours de la perspective d'Ivan Jablonka, qui prône une histoire rigoureuse et ouverte, ce courant révisionniste minimise la contribution de la civilisation arabo-islamique, en dépeignant cette période comme un mythe. Cette controverse révèle un enjeu idéologique qui oppose des visions divergentes du passé, où la quête de "juste mémoire" cède parfois à une contre-histoire motivée par des intentions politiques.
Dans l’introduction de son excellent ouvrage, "L’histoire est une littérature contemporaine", paru en 2014 aux éditions du Seuil, l’écrivain et historien Ivan Jablonka précise : "L’histoire n’est pas fiction, la sociologie n’est pas roman, l’anthropologie n’est pas exotisme et toutes trois obéissent à des exigences de méthode. A l’intérieur de ce cadre, rien n’empêche le chercheur d’écrire". Dans ce livre, l’auteur soutient la thèse selon laquelle la littérature serait compatible avec la démarche des sciences sociales et prône dès lors une conciliation entre cette science humaine et la création, conciliation qui ouvrirait de nouvelles perspectives à la recherche pour les années à venir.
Mais si, dans le cadre précisé par Jablonka, rien n’empêche le chercheur d’écrire, un normalien français, qui plus est agrégé et docteur en philosophie, s’affranchissant des exigences de la méthodes et réglant ses comptes politiques, est revenu récemment après bien d’autres chercheurs, sur le fameux "mythes d’Al Adalous". Ce courant vise la réécriture et la propagation d’une "nouvelle histoire" sur la contribution de la civilisation arabo-islamique au savoir universel. Le but, après le déni de cette contribution, étant de "démystifier" dans la foulée la notion de tolérance qui a régné en Andalousie près de huit siècle. Le débat n’est pas nouveau et quelques profs de philo pour classes terminales, apprentis historiens ou chercheurs à rayonnement confidentiel, ont publié, sans grand succès, des opus développant des théories nouvelles dans une bataille intellectuelle et politique en faveur d’une civilisation, chrétienne ou occidentale, contre une autre, arabe ou islamique. Quelques thèses prétendument historiques ont soutenu le fait que les occidentaux ont accédé aux ouvrages grecs et les ont traduits eux même directement au latin et les Arabes n’ont joué aucun rôle dans ce passage des textes anciens.
Plus récemment donc, le journal français "Le Figaro" a publié un entretien avec ce normalien, agrégé et docteur en philosophie, Jean-Loup Bonnamy, qui est revenu sur le discours tenu par le président Emmanuel Macron devant les députés marocains lors de sa visite d’Etat au Maroc. Pour ce chercheur-agrégé-normalien, certainement anti-macroniste (c’est son droit), M. Macron a eu tort de ressusciter et entretenir "le mythe d’Al Andalous" en déclarant à ses hôtes que "les années d’Al Andalous ont fait de l’Espagne et du sud de la France un terreau d’échange avec votre culture".
Car pour lui, comme pour tous les promoteurs de cette théorie révisionniste -dont la plupart soutiennent et roulent pour des partis de l’extrême droite en Europe- la présence musulmane dans la péninsule ibérique n’a pas été cet "âge d’or" ni une période de paix, de tolérance et de cohabitation pacifique et culturelle ou d’altérité religieuse entre les trois confessions en présence.
Plus virulent et péremptoire encore, et c’est le titre mis en avant par la rédaction du Figaro, ledit chercheur affirme : "En exaltant le mythe d’Al Andalous, Macron pense gagner le respect des musulmans mais ne suscite que leur mépris". Au-delà du fait que M. Bonnamy n’a retenu que ce passage dans le discours, excellent au demeurant, de son président, on ne comprend pas pourquoi il susciterait le mépris de musulmans ? M. Macron n’a fait que rappeler des faits historiques dûment répertoriés par de véritables historiens qui savent que l’histoire n’est pas fiction et réciproquement et que, si rien n’empêche le chercheur d’écrire ou d’expliquer, encore faut-il qu’il s’abstienne d’écrire ou de proférer des inepties.
Un grand philosophe et médecin musulman de cette période de l’Islam médiéval, plus connu en Occident sous le nom d’Avicenne et chez nous sous celui d’Ibn Sina, s’est interrogé dans l’un de ses écrits, puisés notamment aux sources de la pensée grecque : "Ce qu’on désespère d’expliquer, comment accepter d’en admettre l’existence ?" Car enfin, sur quoi se basent les tenants de cette thèse révisionniste pour prétendre que l’Andalousie heureuse n’est qu’un mythe construit par les musulmans ?
Tout chercheur authentique sait que les véritables historiens ont depuis des lustres réuni et interrogé documents, archives et monuments, puis procédé à la synthèse et donc à une "politique de la juste mémoire", thème civique cher au philosophe du temps et de l’histoire, Paul Ricoeur, et base essentielle de toute vérité historique. Sans abus de mémoire, sans extension abusive de l’oubli, ni vaine écriture d’une contre-histoire qui égare les polémistes de tous poils dans la vallée verdoyante et giboyeuse de la bêtise. C’est peut-être dans cette dernière que notre docteur en philosophie s’est égaré pour sustenter sa thèse, confirmant ainsi ce qu’un philosophe lucide, Wittgenstein (Dans "Remarques mêlées". Editions GF Flammarion), a écrit sous forme de cette boutade qui sonne juste comme un aphorisme cinglant : "Il y a toujours plus d’herbage pour le philosophe dans les vallées de la bêtise que sur les hauteurs arides de l’intelligence".
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