Quand des diplomates se rebiffent
C’est extrêmement rare pour ne pas être souligné. Suite à la guerre israélienne contre les Palestiniens de Gaza, des diplomates occidentaux ont laissé fuiter des documents critiquant sévèrement la politique de leurs pays, qu’ils sont censés mettre en œuvre. Aux États-Unis, un mémorandum dissident contenant la mention sensible mais non classifié, a été révélé par la presse au grand public. En France, c’est une note confidentielle, à caractère professionnelle, rédigée par plusieurs ambassadeurs, qui a aussi été divulguée à la presse.
Le mémorandum des diplomates américains reproche aux décideurs la proximité dangereuse avec l’État d’Israël dans sa fuite en avant. Il pointe la faillite de la diplomatie à ne pas soutenir le cessez-le-feu. Il révèle ouvertement le déséquilibre entre les messages publics et ceux d’une grande partie de la société américaine qui demande la cessation des combats à Gaza. Ces diplomates ont qualifié les relations de leur pays avec l’Etat d’Israël de "dangereuse proximité".
Les diplomates américains ont critiqué les tactiques et les comportements militaires des Israéliens ainsi que le traitement qu’ils réservent aux civils palestiniens. Ils reprochent à la diplomatie de leur pays de passer souvent sous silence ces dépassements. On lit également dans le document que la politique américaine au Moyen-Orient contribue à la perception, par le public de la région, que les États-Unis sont un acteur partial.
Ils ajoutent que cette politique, au mieux ne fait pas avancer la paix, au pire nuit aux intérêts américains. Le document demande à être ferme à l’égard d’Israël. "Nous devons critiquer publiquement les violations par Israël des normes internationales et lui imposer de se limiter aux opérations offensives sur des cibles militaires légitimes", pouvait-on lire. "Lorsque Israël soutient la violence des colons et les saisies illégales de terre, fait un usage excessif de la force contre les Palestiniens, nous devons faire savoir publiquement que cela va à l’encontre de nos valeurs américaines afin qu’Israël n’agisse pas en toute impunité."
Une diffusion à grande échelle qui n’est pas fortuite
Le document des diplomates américains reconnait à Israël le droit de demander justice contre les militaires du Hamas, mais il affirme que le nombre élevé des vies humaines perdues chez les Palestiniens est inacceptable. "La tolérance des États-Unis à l’égard de ces victimes civiles palestiniennes engendre des doutes quant à l’ordre international fondé sur des règles que nous défendons depuis longtemps." Pour ces diplomates américains, les États-Unis doivent tenir Hamas et Israël responsables de leurs actions.
C’est à travers une note confidentielle, révélée dans certains cercles diplomatiques, puis dévoilée dans la presse, que des ambassadeurs français ont critiqué la politique d’Emmanuel Macron au Moyen-Orient. Ses déclarations en Israël et ses prises de positions en faveur de Tel-Aviv, accentuées par celles de la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, ont rendu la politique pro-arabe du Quai d’Orsay illisible et confuse. La totalité du contenu de ces remarques n’a pas été divulguée, mais la correspondance a laissé un grand malaise à l’Élysée.
Ce genre de note, courant dans les administrations, est normalement confidentiel. Selon un diplomate français, sa diffusion à grande échelle n’est pas fortuite et a été menée à dessein pour alerter l’opinion publique et provoquer un changement de position à la tête de l’État. La déclaration de Macron à la BBC le 10 novembre, exhortant Israël à arrêter de tuer des civils palestiniens sans raison ni légitimité, est venue à temps pour rééquilibrer la politique française. Mais son appel à Tel-Aviv à se conformer au droit humanitaire international a provoqué l’ire des responsables israéliens.
Ses propos ont provoqué la colère attendue des autorités israéliennes dont celle du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Le ministre de la Défense israélien s’est demandé comment la France pouvait donner des leçons de morale à Israël au milieu d’une guerre. Macron s’est senti obligé d’appeler le président israélien pour expliquer ses propos, et certainement les relativiser, au moment où la classe politique française faisait corps contre l’antisémite et une dangereuse polarisation entre les différentes communautés.
La guerre de Gaza a révélé les contradictions des pays occidentaux vis-à-vis des conflits en Ukraine et en Palestine
Face aux indiscrétions de ses diplomates, la porte-parole du Quai d’Orsay a affirmé que le ministère ne commente pas une correspondance diplomatique de nature confidentielle. Pour la porte-parole de ce département, la diplomatie n’est pas une affaire d’opinions individuelles exprimées dans la presse. Elle ajoute, en direction des ambassadeurs qui ont facilité la fuite, que le devoir de réserve et l’obligation de loyauté s’appliquent aux diplomates, comme à tous les fonctionnaires de l’État.
Cette fronde des diplomates est venue après la publication par des grandes figures intellectuelles, dont Edgar Morin, d’une tribune demandant directement au président français d’agir pour la paix et l’application du droit international. Ils lui ont indiqué aussi que la seule instance en capacité de faire respecter le droit est l’ONU, dont le secrétaire général s’est exprimé sur l’inacceptabilité des méthodes de guerre en cours. Or, ajoutent-ils, celle-ci est paralysée par les rivalités et les calculs des grandes puissances qui siègent au Conseil de sécurité.
La guerre de Gaza a révélé aux yeux du monde les contradictions des pays occidentaux vis-à-vis des deux conflits en cours en Ukraine et en Palestine. Soutien pour l’agressée dans l’un, et pour l’agresseur dans l’autre. C’est pour rétablir une vision juste que ces diplomates ont osé rappeler à leurs gouvernements l’exigence d’adopter une attitude équitable qui épouse les contours de la légalité internationale. Les manifestations pour la Palestine qui se sont déroulées dans tous les pays, y compris en Occident, puis les expulsions des ambassadeurs israéliens de plusieurs capitales, sont la preuve que l’opinion internationale est plus mobilisée sur la question palestinienne.
Les frondes des diplomates américains et français sont la traduction d’un profond malaise qui traversent aussi bien le département d’Etat américain que le Quai d’Orsay. Ceux qui ont rédigé ces notes ont le sentiment que leurs responsables prennent des initiatives irréfléchies, contraires aux intérêts et valeurs de leurs pays. Quand Macron se précipite et propose d’élargir la coalition internationale contre Daech pour anéantir le Hamas, il se trompe de chemin. De même que sa conférence humanitaire ou l’envoi d’un navire-hôpital au large de Gaza n’ont pas eu l’écho escompté.
Ce sont ces positions politiques hâtives et contradictoires qui rendent illisible la politique étrangère d’un pays. Elles compliquent de surcroît la tâche des diplomates dans l’exercice quotidien de leur métier sur le terrain. Elles sont surtout le reflet du malaise qui traversent ces appareils diplomatiques, face aux changements subis et aux nouveaux positionnements qui trahissent les valeurs et les principes de l’État.
Les ambassadeurs français regrettaient dans leur écrit le virage pro-israélien pris par Macron. Ils y affirment que cette position en faveur d’Israël est incomprise au Moyen-Orient et qu’elle est en rupture avec la position traditionnellement équilibrée de la France. Ils alertent que cette nouvelle politique entraînerait une crise de confiance, qui risque d’être durable, avec les pays arabes. Pour eux, les conséquences immédiates sont déjà là. Certaines ambassades ont des difficultés pour accéder aux cercles décisionnels dans les pays où ils exercent.
La discrétion et la réserve sont les aspects les plus fondamentaux des diplomaties parce qu’elles contribuent à l’efficacité de l’action et à sa crédibilité. Pour que des diplomates occidentaux critiquent ouvertement leurs propres pays, c’est qu’ils alertent sur les conséquences des changements opérés sur les intérêts du pays et sur la paix mondiale.
Les deux correspondances, américaine et française, ont contribué à identifier les lacunes, les erreurs et les errements, ainsi que les inefficacités de leurs diplomaties respectives. En reconnaissant ces imperfections, elles participent à améliorer le diagnostic et les approches et à mieux évaluer l’efficacité des actions à mener. Dans le contexte occidental, cette forme de transparence est valorisée parce qu’elle est synonyme d’engagement. Elle risque cependant d’affaiblir la position des deux pays face aux aléas des crises internationales qui se multiplient.
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