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Quand la diplomatie algérienne vit dans le déni

Comme pour les personnes, il arrive qu’un État vit et s’épanouit dans le déni le plus absolu du réel qui l’entoure. Être dans le déni c’est être dans l’incapacité de voir la réalité telle qu’elle est, de n’en apercevoir que des effets déformés. Être dans le déni c’est produire constamment un récit victimaire, et vivre dans l’agressivité et la défensive, contre un monde extérieur perçu comme un danger permanent.

Le 2 août 2024 à 13h21

C’est ce que vit la diplomatie algérienne depuis la naissance de ce pays en 1962. La réalité du monde qui l’entoure est, pour ses dirigeants, source de conflits et de soupçons, et rarement une occasion à saisir pour servir ses propres intérêts et favoriser la paix et l’entente. Le pays s’imagine qu’on cherche à l’abaisser, et à lui vouloir du mal, dès que d’autres acteurs s’entendent entre eux. Alors, ses responsables se braquent, et rouspètent face à une réalité qui les dépasse de loin.

La sortie du chef de la diplomatie algérienne Ahmed Attaf, lors de la conférence tenue au lendemain de la reconnaissance par Paris du plan d’autonomie en est le parfait exemple. Cette décision française, somme toute souveraine et ne concernant que le Maroc et la France, a précipité, selon Attaf, les relations algéro-françaises dans une crise sans précédent. Pourtant, ceux qui connaissent le passé douloureux entre ces deux pays, savent que français et algériens sont passés par des moments beaucoup plus tragiques que la crise actuelle à laquelle l’Algérie s’est elle-même invitée.

C’est ce déni de la réalité qui est devenu structurel dans la diplomatie algérienne. Il traduit une distorsion entre la perception des réalités extérieures, et les mesures proposées pour les résoudre. Ce mode de fonctionnement repose sur une cécité dans l’analyse, suivie d’un comportement complexe qui consiste à ne voir que des problèmes avec les partenaires, et rarement des solutions pour les résoudre. L’étendue et la gravité d’un conflit avec un partenaire est toujours conçu dans un rapport de force qu’il faut soit gagner soit faire perdurer. D’où le refus de toute médiation externe pour trouver une issue favorable ou rapprocher les points de vue avec ses partenaires.

C’est ce même comportement qu’on a pu constater à la lecture du communiqué du ministère algérien des affaires étrangères du 24 juillet dernier, émis avant l’annonce officielle de la position française concernant nos provinces du sud. Paris avait estimé de son devoir, comme le veut les pratiques diplomatiques, d’en informer à l’avance Alger, pour parer à toute surréaction démesurée. Mais, comme on pouvait s’y attendre, c’est l’inverse qui s’est produit.

Les autorités algériennes n’ont pas hésité à attaquer de front Paris, exprimant leur profonde désapprobation pour cette décision qualifiée d’inattendue. Or, ces derniers mois les ministres français qui se sont succédés au Maroc, ont tous laissé entendre que la France allait réviser sa position vers la prise en compte de l’intégrité territoriale du Maroc. Donc la décision était attendue de tous, sauf de l’Algérie.

Le communiqué a en outre aligné d’autres qualificatifs pour critiquer la position française, en la décrivant inopportune et contre-productive. Puis de bifurquer par la suite vers le registre éthico-juridique pour tenter de démonter la démarche française, accusée de relever d’un calcul politique douteux, et d’un apriori moralement contestable. Alger remarque que la décision française est d’autant malvenue qu’elle émane d’un membre permanent du Conseil de sécurité, sensé en principe, selon elle, agir "en conformité avec la légalité internationale".

Après avoir puisé ces arguments qui ne le sont pas, vient après la phase de décrédibiliser la position française. La diplomatie algérienne juge que la décision française n’aide pas à réunir les conditions d’un règlement pacifique de la question saharienne. À ses yeux, cette décision "réconforte l’impasse créé par le prétendu plan d’autonomie proposé par le Maroc", selon Alger. "Elle ne fera que pervertir les données, en apportant un soutien injustifiable à une souveraineté contestée". C’est le pyromane qui se prend pour le pompier.

Le communiqué algérien fait par la suite appel à la communauté internationale, et, sans sourcier, parle même en son nom. "Cette communauté est convaincue que la question du Sahara relève d’un processus de décolonisation à parachever", pouvait-on lire. Chacun sait que le Conseil de sécurité n’a jamais évoqué cette question sous cet aspect qui n’existe que dans l’imaginaire des dirigeants algériens. Au contraire, toutes les résolutions insistent sur un différend régional qui nécessite une solution politique mutuellement acceptable entre les parties concernées, pour sortir de cette crise imminemment bilatérale.

Le communiqué critique en outre la décision française qui s’inscrit à contre-courant des efforts de mobilisation et de bonnes volontés en cours. Selon le texte, l’initiative française "ne servira aucunement l’intérêt supérieur de la paix, de la stabilité et de la sécurité dans la région". L’Algérie qui a créé le Polisario, l’a abrité et financé, lui a inventé une république sur-mesure, et l’arme pour faire la guerre, trouve, paradoxalement, que la décision française ne sert pas la paix.

Vient après l’usage du vocabulaire menaçant et anti-français, dont on a l’habitude. Le communiqué accuse de complicité "les puissances coloniales, anciennes et nouvelles, qui savent se reconnaître, se comprendre et se rendre des mains secourables", dixit le communiqué. Le gouvernement algérien compte donc tirer les conséquences qui découlent de cette décision, dont seul le gouvernement français assume la pleine et entière responsabilité.

Paris n’a pas daigné accorder à ce communiqué une réponse ni officielle ni officieuse du reste. Elle l’a traité comme un non-événement qui ne méritait pas d’y prêter plus d’attention. Il est vrai que les autorités françaises étaient bien plus occupées à la formation d’une nouvelle majorité, et à assurer le bon déroulement des jeux olympiques, que de répondre à des fabulations qui n’ont pas lieu d’être.

À y voir de plus près, ce communiqué algérien semble être moins virulent que celui émis lors de l’exfiltration de Tunisie de la journaliste franco-algérienne Amira Bourraoui en juillet 2022. À l’époque, Alger avait réagi violemment et rappelé son ambassadeur Said Moussi qui n’a retrouvé son poste qu’en mars 2023. Par malchance, c’est ce même ambassadeur qui fut également rappelé de Madrid lors de la reconnaissance de l’initiative marocaine d’autonomie en mars 2022 par l’Espagne. Et c’est encore le même qui a subi un troisième rappel de Paris après la récente reconnaissance française.

C’est ce déni des réalités qui poussent les dirigeants algériens à réagir à vif, desservant inconsciemment leurs propres intérêts. On savait que l’Algérie avait été avertie de l’évolution de la position française lors de la rencontre des présidents Tebboune et Macron en Italie en marge de la réunion du G7 en juin dernier. De même, trois mois auparavant et pendant sa visite à Rabat en mars dernier, le ministre des affaires étrangères français Stéphane Séjourné avait lui aussi annoncé la couleur en évoquant l’enjeu existentiel pour le Maroc qu’est le Sahara.

Ce n’est donc pas le rapprochement entre le Maroc et la France qui est la cause de la crise actuelle entre la France et l’Algérie. Ces deux pays vivent des crises cycliques structurelles permanentes depuis l’indépendance algérienne en 1962. Par son déni permanent des réalités qui l’entourent, le pouvoir algérien ne cherche pas à solder le passé colonial et à œuvrer pour l’apaisement avec ses partenaires. Il fait tout pour pérenniser les tensions et s’en servir pour se maintenir. Cette énième crise avec la France n’est pas la première et ne sera pas la dernière.

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Le 2 août 2024 à 13h21

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