Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Quand l’écrit s’envole
L’écriture à la main, sur le clavier d’une machine à écrire ou d’un ordinateur a connu tares et avatars depuis son invention. Brèves évocations plus ou moins personnelles à propos du texte manuscrit transformé en tapuscrit avant d’être proscrit.
C’est un journaliste local doué d’une mémoire capricieuse et trompeuse qui se souvient de la première fois où il s’est retrouvé devant le clavier d’un ordinateur. Il y a un début à tout, dit-on. Mais toute première fois est une aventure lorsque l’écriture manuelle est devenue une pratique naturelle. Ce matin-là, on a déposé sur son bureau un appareil avec un écran qui ressemble plus à un téléviseur, avant de lui adjoindre et de le relier à un clavier comptant des dizaines de caractères alphabétiques bien alignés, mêlés à toutes sortes de signes de ponctuations, de chiffres et autres symboles cabalistiques dont il n’avait jamais usé auparavant.
Encore perdu parmi ces touches et toujours aussi dubitatif après les explications expéditives du technicien, ce dernier va le laisser, au bout de cinq minutes, seul face à une machine qui ronronne comme un chat repu. L’écran neuf reflète un visage perplexe. Comment écrire sans plume, crayon ni stylo ? Mains nus et doigts libres dont l’un porte toujours une bosse causée par des années à tartiner des mots sur du papier. Il n’aura jamais fait de transition par la machine à écrire, car la seule mise à la disposition de la rédaction a toujours été accaparée par le rédacteur en chef pour rédiger ses éditos.
Ah la machine à écrire ! Elle aura été le grand fantasme du scribe, d’autant que celle qui trônait sur le bureau du chef de la rédaction était d’une belle couleur vert olive à consonnances italiennes : Olivetti, qui le renvoie à des patronymes de stars et de cinéastes d’Italie et de sa cité de cinéma la "Cinecittà". Il sera donc ce journaliste manuel qui perpétue la tradition de plusieurs siècles de servitude car il sait que l’écriture à la main a, dès le départ, été une activité servile déléguée aux scribes considérés comme des esclaves. Le maître dicte et le scribe transcrit à la main sa parole et sa pensée. Il arrive aussi que le scribe se transforme en lecteur à haute voix qui lit pour son maître.
Aujourd’hui, me diriez-vous, tout cela est exécuté instantanément par la machine à laquelle on peut dicter ce qu’on désire exprimer, même en peu de mots ou en quelques clics. C’est, en quelque sorte l’art d’écrire les doigts dans le… "net". De même qu’elle peut nous faire de la lecture à la demande pendant que nous nous assoupissons ou que nous vaquons à d’autres occupations. Magistère et triomphe de l’homme sur la machine ? Attendons pour voir.
En attendant, le journaliste manuel continue de résister à la torture de la page vide que sa "blancheur défend" comme dirait le poète. Devant l’écran noir qui reflète son visage déformé par des ombres qui accentuent sa perplexité, il essaie de faire bonne figure et se décide à faire démarrer la machine. Il appuie sur le bouton d’alimentation et en quelques secondes l’écran s’allume ; le visage dubitatif disparaît pendant que s’affichent toutes sortes d’éléments disparates sous formes d’icônes dont il apprendra, bien plus tard et plutôt mal, l’usage et le fonctionnement. La machine se remet à bourdonner de plus belle. Une page blanche s’affiche et déclenche l’angoisse du même nom. A la main ou sur clavier, toute écriture dépendra du premier mot qui tombe. Tout dépend de la pierre qui choit à la surface calme de l’eau de la rivière qui coule… "L’écriture, dit Marguerite Duras, c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité".
C’est ainsi que cette chronique a débuté. Dans la procrastination, puis le doute et enfin par sérendipité. Cette dernière est un terme utilisé pour la première fois au XVIIIe siècle et emprunté à un vieux conte persan intitulé "Voyages et aventures des trois princes de Serendipe", nom de Sri Lanka à l’époque. La sérendipité c’est la faculté de faire part au hasard pour faire une découverte inattendue qui pourrait s’avérer bénéfique (cas de nombre de découvertes scientifiques) ; ou trouver ce que l’on ne cherchait pas au départ quitte à tomber sur des choses qui ne servent à rien. L’ordinateur, lui, a donc ce génie singulier de vous faire trouver ce que l’on ne cherchait pas ; mais cet engin peut également égarer son usager et le mener à l’inutile et au superfétatoire.
Aujourd’hui, alors que le monde de l’écriture et les modes de saisie et de transcription sont en pleine mutation, on nous dit que le producteur de demain d’écrits ou de créations artistiques n’aura même pas besoin de lever le petit doigt pour écrire ou créer. Mieux, ou pire encore, l’Intelligence Artificielle, annonçait-t-on il n’y a pas longtemps, ouvrirait même "la possibilité de générer des textes en écoutant l’activité cérébrale". En fait c’est déjà le cas alors que des IA génératives sont déjà à l’œuvre dans les domaines des arts plastiques, de la musique et de la production de textes. Finis donc le peintre du dimanche, l’apprenti écrivain et le musicien amateur. Cette vaste démocratisation de la création va-t-elle engendrer demain un Mozart, un Moutanabbi , un Shakespeare ou un Rembrandt ? Quant à l’écriture comme activité manuelle, d’abord sous forme de manuscrit puis de tapuscrit avant de devenir un acte proscrit, laissera-t-elle la place uniquement à un vaste bavardage insaisissable -dans tous les sens du mot-qui sera la seule triste et volubile création des hommes ? Peut-être que lorsque l’écrit s’en ira, il ne restera, comme dirait le poète Saint-John Perse qu’"une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible".
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