Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Quand l’éthique gomme l’esthétique
Interdiction et réécriture d’œuvres d’art au nom de la morale ou des "bonnes mœurs" sont les enjeux d’un nouvel ordre mondial du "puritanisme culturel". Ici comme ailleurs, l’esthétique versus l’éthique relance un vieux débat.
En matière de création artistique, tout ne se vaut pas pour les uns, alors que pour d’autres tout est art tant qu’il exprime ou inspire une émotion ou offre une utilité sociale.
Ces dernières ne se mesurent qu’à travers certains critères, de multiples interprétations ou des représentations variées. Mais la création artistique a d’abord, et depuis longtemps, entretenu des rapports délicats avec l’éthique.
On peut remonter jusqu’à la haute antiquité, et au philosophe Platon notamment, qui n’appréciait pas les poètes et artistes en général, dont le plus illustre d’entre eux, Homère, qu’il a qualifié, dans "La République", de "simple imitateur des apparences de la vertu". Il est allé jusqu’à exiger son bannissement de la Cité dans une célèbre et implacable condamnation : "Nous pouvons donc à bon droit le condamner et le ranger aux côtés du peintre. Comme lui, il ne produit que des ouvrages sans valeur du point de vue de la vérité, et il s’adresse, lui aussi, à la partie inférieure de l’âme, et non à ce qu’elle a de meilleur. Ainsi, nous voilà bien fondés à ne pas le recevoir dans un Etat qui doit être régi par des lois sages, puisqu’il réveille, nourrit et fortifie le mauvais élément de l’âme et ruine, de la sorte, l’élément raisonnable".
Plus tard, les religions n’ont pas été en reste lorsqu’il s’agissait de condamner et de bannir artistes et créateurs. Il y a dans les livres révélés des versets peu amènes contre les aèdes ; et les prophètes, se faisant le relais des religions à travers les époques, ont de tout temps peu goûté la parole des poètes.
Cette confrontation de l’éthique et de l’esthétique, entre l’ethos individuel et la morale collective à travers les siècles, est un sujet récurrent qui perdure et se manifeste à des degrés divers et différenciés selon les sociétés et les époques. Dans son petit ouvrage intitulé "La censure invisible" (Actes Sud 2006), Pascal Durand, auteur de plusieurs livres sur la censure dans le domaine de la littérature et des médias, relève : "La frontière est bien mobile, dans le temps comme dans l’espace, entre le tolérable et l’intolérable, entre ce qu’une société admet au registre du dicible, voire du discutable, et ce qu’elle met à l’index de ce qui ne peut être dit ni discuté (...)".
A ce propos, il me vient un souvenir personnel d’un professeur atrabilaire de lettres arabes, dans un grand lycée de Fès, qui refusait de citer devant nous, ni même d’évoquer les noms de certains poètes anté-islamiques, (Al jahilya) considérés par lui comme des parias et des poètes-brigands (Saâlika), tels le bien nommé selon lui, "Taabbata Charrane (Celui qui porte la malédiction en bandoulière)"ou Chanfara, un fieffé misanthrope, jugés tous inspirés par Satan.
Il poussait cette mise à l’index jusqu’aux poètes de la période islamique tels Al Moutanabbi ou Al Farzdaq, alors que pour nous tous ces auteurs étaient animés d’un souffle si puissant et riche qu’ils rivalisaient avec ceux que le professeur de français nous faisait réciter : Rimbaud, Baudelaire, Verlaine ou Hugo... Inutile de dire que cette censure a détourné plus d’un élève des cours d’arabe, mais sans pour autant les empêcher d’aller chercher les vers inspirés dans le cercle de ces poètes disparus.
La frontière entre le tolérable et l’intolérable, comme cité ci-dessus, est en effet bien mobile, dans le temps et dans l’espace. Car voilà qu’après des avancées notoires, dans les pays dits avancés en matière de liberté d’expression et de création, cette "chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs", comme disait Victor Hugo dans "les Chants du crépuscule" à propos de la censure, revient renifler et mordre à pleins crocs dans les écrits et les dits du passé, même celui pas si lointain.
Et c’est ainsi que le débat sur l’art et la morale s’invite désormais en Europe comme aux Etats-Unis et contraint les éditeurs à la réécriture de certains ouvrages et à la "relecture de manuscrits" (sensitivity readers) selon de nouveaux canons, dits plus "modernes et progressistes".
Ce retour à la censure traque des préjugés éthiques, ethniques, sexuels ou autres considérés comme offensants pour les minorités. On revient aussi sur les classiques où plusieurs ouvrages sont passés au crible de la réécriture et expurgés de certains termes et mots, le tout dans une sorte de nettoyage éthique implacable. D'Agatha Christie, en passant par le "James Bond" d'Ian Flemming ou "Charlie et la chocolaterie" de l’auteur de jeunesse Roal Dhal. Ainsi, le célèbre roman policier "Les dix petits nègres" de Christie porte un nouveau titre dans la version française : "Ils étaient dix". Dix quoi ? Dix soldats, pardi !
Il va sans dire que la disparition des occurrences du mot "nègre" (jugé offensant et raciste) va entrainer d’autres ajustements linguistiques et autres "accommodements raisonnables" où les anciens lecteurs de ce roman ne se retrouveront plus, pas plus que le détective Hercule Poirot ne retrouvera ses... "dix petits soldats".
Par ailleurs, on se demande ce que les trois initiateurs de la "Négritude", Sédar Senghor, Aimé Césaire et Gontrand Damas, tous grands poètes de peau noire, penseraient si d’aventure on changeait l’appellation de ce mouvement littéraire émancipateur. En quoi déjà ? Soldatitude ?
Désormais, entre interdiction et polémique, l’art et la création en général vacillent sur la corde raide tendue entre l’esthétique et l’éthique. Aujourd’hui, la réécriture d’œuvres au nom de la morale ou des "bonne mœurs" relance un vieux débat : jusqu’où peut-on censurer, adapter, épurer sans trahir l’essence même de la création ?
Ici, c’est-à-dire du côté de chez soi (pour détourner le célèbre roman de Proust qui ne perd rien pour attendre), on n’a pas attendu ces nouveaux "nettoyeurs éthiques" surgis en Occident pour lâcher la "chienne au front bas" contre certains écrits et dits sous tel ou tel prétexte, tantôt politique, tantôt éthique ou les deux à la fois.
Dans l’édition, il y en a eu un certain nombre. Mais le plus notoire et aussi le plus paradoxalement illustre a été le cas du roman autobiographique de Mohamed Choukri dans les années 80 : "Le pain nu".
Publié d’abord en français (dans une traduction de Tahar Ben Jelloun respectant le ton hardi de son auteur), il le sera également dans plusieurs langues étrangères, mais uniquement à partir de la version française et longtemps sans jamais voir le jour dans l’idiome originel, l’arabe.
Et lorsque, bien plus tard, son auteur le sortira, à compte d’auteur, dans la langue d’origine, le roman sera accueilli par un tollé général, et censuré ici comme dans tous les pays arabes pour "atteinte aux bonnes mœurs". Et déjà nos nettoyeurs éthiques, dans les partis se réclamant de la religion et d’autres de la morale, lâchant leur "chienne au front bas", ont tôt mis en avant leur ancien et toujours renouvelé concept : "l’art propre".
On connaît la suite et les débats qui s’en sont suivis. Livres, chants, films et festivals sont cloués au pilori au nom de ce concept porté par une morale rance. Ces débats à haut débit sont toujours en cours, mais exacerbés, répandus et amplifiés à la faveur des réseaux sociaux qui sans cesse mettent bas la même "chienne au front bas" qui suit tous ceux qui mordent, gomment, effacent et excommunient.
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