Abdou Filali-Ansary
Philosophe et islamologue marocain.Que pouvons-nous apprendre d’un philosophe mort il y a plus de huit siècles ?
Ibn Rushd (Averroès) est mort en 1198, soit il y a 824 ans. Au moins huit siècles nous séparent de lui. On pourrait établir une liste des différences entre les conditions où il a vécu et celles où nous vivons, une liste qui pourrait être bien longue. Bref, les questions que l’on se posait à l'époque étaient d'une autre nature que celles que les temps modernes ont imposées. Pourtant, ses idées et prises de position continuent d’attirer l'attention de nombreux chercheurs et du grand public.
Ibn Rushd a vécu en Espagne, au moment où celle-ci était partiellement musulmane. Les quelques déplacements qu’il a effectués hors de son Andalousie natale l’ont conduit à Marrakech, capitale de l’empire almohade qui dominait toute la région à l’époque.
Lors d’un cycle de conférences-débats organisé depuis le début de 2022 par la Villa des Arts à Rabat, divers aspects de son œuvre ont été discutés. La dernière séance a porté sur le traitement qu’il a réservé à la chose politique. L’original de l’écrit qu’il a consacré à cette question est, jusqu’à ce jour, introuvable dans sa version arabe. Seules des traductions en hébreu permettent de se faire une idée des vues de l’illustre philosophe.
Ibn Rushd (Averroès) est mort en 1198, soit il y a 824 ans. Au moins huit siècles nous séparent de lui. On pourrait établir une liste des différences entre les conditions où il a vécu et celles où nous vivons, une liste qui pourrait être bien longue. Bref, les questions que l’on se posait à l'époque étaient d'une autre nature que celles que les temps modernes ont imposées. Pourtant, ses idées et prises de position continuent d’attirer l'attention de nombreux chercheurs et du grand public.
La traduction d'une traduction
Par un tour de force remarquable, un chercheur marocain a proposé une reconstitution de l’original à partir de la traduction disponible et au moyen d’une connaissance approfondie des manières et procédés des traducteurs juifs médiévaux : Ahmed Chahlane offre en effet une traduction d’une traduction, avec toutes les précautions possibles dans un exercice très particulier, ce qui nous fait penser immédiatement à la situation de Ibn Rushd lui-même qui travaillait sur des traductions de traductions d’œuvres d’Aristote, tenu à l’époque pour avoir atteint le niveau le plus élevé possible en matière de sagesse, c’est-à-dire en explication rationnelle des phénomènes observables par les hommes. En ce qui concerne la politique, nous dit Ibn Rushd, l’écrit qu’Aristote a consacré à la question ne lui est pas parvenu, ce qui aurait poussé à explorer le sujet à partir d’un dialogue platonicien célèbre, La République.
Dans son traitement de la politique, Ibn Rushd réserve le gros de ses explications aux vues présentées par Platon, qui consacrent une hiérarchie largement acceptée en ces temps, où les lettrés (les philosophes pour Platon et pour Ibn Rushd) occupent le sommet alors que les classes laborieuses (paysans, artisans) sont au plus bas. Platon a ajouté à ces deux catégories une troisième, celle des "gardiens", en charge de la défense de la cité ou de l’entité politique.
Ibn Rushd s’attarde sur les rôles et les vertus attendus des uns et des autres et mentionne également des vues d’Aristote qu’il avait notées dans des écrits auxquels il a eu accès. Toutefois, le plus important pour nous, sont des remarques formulées "en passant" sur la situation politique en son temps et sur le traitement réservé aux femmes dans le contexte de société musulmane où il a vécu.
Concernant le premier point, il souligne la déchéance des régimes politiques de l’époque, fondés sur la tyrannie d’un seul, lequel se laisse tenter par la puissance d’un pouvoir que rien ne limite, et se met à accaparer les ressources disponibles à son profit. Pour lui, si les régimes almohade et almoravide avant lui ont eu tant de succès à leurs débuts, c’est parce qu’ils avaient gouverné selon les règles et normes acceptées par la société, et non suivant les caprices d’un seul.
La femme a les mêmes capacités que l’homme dans tous les domaines
A propos de la situation de la femme, Ibn Rushd réserve une surprise de taille. La femme a les mêmes capacités que l’homme dans tous les domaines et, si elle se trouve confinée dans des tâches domestiques (qui la réduisent à un état quasi végétal), c’est en raison de conventions sociales (et non d’un quelconque ordre naturel). Poursuivant un raisonnement qui "sonne" très moderne à nos oreilles, Ibn Rushd souligne les pertes économiques que subit la société en raison de ce traitement particulier, encore une fois conventionnel, réservé à la femme.
L’auteur de l’une des traductions en anglais du texte d’Ibn Rushd sur la politique a posé dès le départ une question qui devrait nous alarmer : pourquoi un musulman qui professe disposer de normes d’origine divine valables pour tous, en tout temps et tous lieux, se tourne-t-il vers la philosophie politique pour se poser des questions sur les normes de l’ordre politique ?
Un début de réponse est fourni par la conclusion de l'essai de Ibn Rushd, et là, l'interprétation proposée par M. A. Jabri semble tout à fait juste. L’écrit en question est une sorte de "rapport d’expert", rédigé à l’intention d’un personnage politique éminent, qui nourrissait de grandes ambitions politiques et qui a voulu savoir ce que la sagesse de son temps avait à dire sur la question. Toutefois, en vérité, la réponse se trouve ailleurs : l’auteur de la question semble bien enfermer les musulmans dans des slogans avancés de tous temps par des conservateurs purs et durs.
En fait, Ibn Rushd est remarquable dans la double tâche qu’il entreprend. Celle de comprendre l’ordre politique "normatif" proposé par Platon, et celle d’interpréter la réalité du pouvoir et de la situation des femmes en son temps et dans le contexte où il a vécu. En fin de compte, sa vision de l’ordre politique idéal (ou plutôt acceptable) est celle d’un ordre défini par des normes acceptées et non par les caprices d’un prince et, concernant les femmes, d’une reconnaissance du caractère arbitraire des conventions sociales.
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