Mohamed Mahdi
Socio-anthropologueReconstruction: il faut tenir compte des spécificités des douars de l'Atlas et relancer l'activité agricole
Par MOHAMED MAHDI, socio-anthropologue. le douar est l’unité sociale, économique et territoriale de base de l’organisation sociale rurale. Parallèlement à la reconstruction des logements, l'agriculture doit redémarrer car l'activité de la région est basée ur l'agropastoralisme.
Un débat salutaire enfle dans les médias autour du modèle de reconstruction ou de réhabilitation des habitations des douars détruits par le séisme survenu la nuit du 9 septembre. Encadré par les directives royales, qui ont mis en avant le respect des spécificités locales comme apriori à tout modèle de reconstruction ou de réhabilitation, les animateurs de ce débat s’ingénient en d’intéressantes propositions qui, en effet, référent toutes aux réalités architecturales et environnementales des douars. Par cette courte contribution au débat, je souhaite développer cette notion de spécificité locale en y versant des éléments puisés dans les réalités sociologiques et culturelles des douars [1].
Au Maroc, le douar est l’unité sociale, économique et territoriale de base de l’organisation sociale rurale. Il n’est pas reconnu comme "collectivité territoriale" par la constitution qui réserve cette reconnaissance à la commune, la province et la région. Le douar est susceptible d’une double lecture : du paysage et de la société.

Du point de vue du paysage, un douar est formé de nombreux éléments physiques visibles à l’observateur attentif :
-Une agglomération d’habitations construites en pisé et/ou en pierres, regroupées ou dispersées. De nouvelles habitations en béton sont élevées auprès ou au loin des habitations traditionnelles, signes qui révèlent de nouvelles aspirations au bien-être. Dans certains douars, essaiment des structures d’hébergement des touristes qui signalent le développement, en leur sein, de l’activité touristique.
-Un terroir, constitué de champs de cultures aménagés en magnifiques terrasses, traversé par un réseaux d’irrigation, qu’alimente un équipement hydraulique communautaire (bassins d’accumulation, Ifri, pl. Ifrane, canaux de dérivation, dit Ougoug) qui a valu aux montagnard le qualificatif de génie hydraulique. Le terroir supporte, en général, une agriculture vivrière, biologique par obligation ; mais certains douars ont pu développer une agriculture de rente (pommier, cerisier) tournée vers le marché.

-Au loin, des parcours pastoraux et forestiers, domaine de l’élevage extensif d’ovins et de caprins.
-Des lieux de culte : mosquées, zaouïas, tombeaux de saints, cimetières, servent à célébrer prières et autres rituels agraires.
-Et selon les douars, un pressoir d’huile d’olive ou un moulin collectif à grains, azerg, complètent ce sommaire recensement des éléments qui entrent dans le patrimoine matériel du douar.
Du point de vue sociologique, la population est organisée en lignages, subdivisée en familles, larges ou restreintes, dites Takat (feu ou foyer), unies par des liens de parenté, de voisinage et d’amitié. Chaque lignage occupe un quartier du douar, Tadchart, et l’ensemble des lignages forme une communauté organisée autour de sa mosquée, Timzguida, et de ses équipements collectifs, dans un esprit de solidarité et d’entraide sur lequel veille la Jma’a [2] du douar ; ce qui n’exclut pas des conflits, qui, souvent surgissent à propos de la gestion des affaires du douar.
Le douar est un système agraire, une interaction historique entre un système agricole et un système social
Le douar est une combinaison de ces aspects physiques et sociologiques qui composent ce que les ruralistes, agroéconomistes, sociologues et géographes appellent un "système agraire", qu’ils définissent comme une interaction historique entre un système agricole (un terroir aménagé, des productions végétales et animales, etc.) et un système social (réseau de relations interindividuelles et intergroupes), comme cela a été dit. Cette interaction a façonné, à travers les siècles, ces paysages que nous offrent les douars lourdement affectés par le séisme.
La prise en compte de la "dimension agraire" dans les futurs modèles de reconstruction des habitations et des douars me semble incontournable et il en va de l’acceptabilité et de la viabilité des modèles qui seront proposés et mis en œuvre, au risque de nous trouver avec des habitations et des douars créés ex nihilo et dont personne ne voudra.

A Afourigh, un des douars de la commune de l’Ouneine, j’ai demandé à une petite assemblée réunie autour d’un thé, qu’elle nous a gentiment offert (l’hospitalité n’est pas suspendue), son avis sur l’éventualité du regroupement des familles dans un village nouvellement construit. "Dans ce cas, Autant nous emmener en ville si on nous sépare de nos champs et notre bétail", se précipite de répondre l’un d’eux, tandis qu’un instituteur, revenu au douar pour être près des siens, ajoute en souriant, "nous ne sommes plus à l’époque de Staline, à ce que je pense".
Un précédent instructif sur la pertinence du dialogue et la confrontation des logiques de l’État et de la population avant la mise en œuvre de tout plan de reconstruction est fourni par le douar Bitaljane, de la Commune territoriale Ait Makhlouf, province de Taroudant.
En 1998 la population de ce douar a constaté des fissures dans le sol qui, progressivement, ont été suivies par des affaissements de terrain. Avisées, les autorités provinciales ont réagi pour éviter tout risque de danger à la population en déclarant le douar zone sinistrée. La solution trouvée était de déplacer la populations dans des logements construits loin du douar. La population refusa, prétextant l’exiguïté de ces logements (une chambre, cuisine, toilette) et leur inadaptation aux activités agricoles. Bravant les dangers, la population continue à vivre, jusqu’à ce jour, dans son douar et les maisons construites, en 2000/2001 condamnées à être inoccupées (propos recueillis de chez un habitant du douar). Des études et des consultations de la population (la fameuse approche participative) seront effectivement nécessaires, mais pas forcément pour des déplacements des populations ou pour leur regroupement non consenti.
Le Maroc a essayé le modèle de regroupement des populations dans certains périmètres de mise en valeur agricole, sans succès et aussi dans le cadre des "villages modèles", al qora namoudajia ; il y a lieu de revenir sur les limites de ces expériences et en tirer les leçons.
On constate de nombreuses pertes en bétail, céréales, noix, noix d'argan... C'est le produit de toute une campagne agricole qui est perdu
La raison d’être d’un douar est l’activité agricole que pratiquent ses habitants et qui leur permet de générer un revenu agricole que complètent des revenus issus de l’exercice d’activités non agricoles, des rémitances (transferts des émigrés) et j’ajouterai de dons des fameux Mouhsinines du Douar, le tout formant le revenu global du groupe familial, revenu qui varie selon les familles, les douars, et les années bonnes, mauvaises ou moyennes. Le séisme a mis à l’arrêt l’activité agricole. Toutefois, s’il est vrai que le séisme est intervenu à l’intersaison, les agriculteurs (et nos propres observations) font état de nombreuses pertes en bétail [3], en céréales, en noix et noix d’argan, en aliments de bétail (la liste peut s’allonger suivant les vocations agricoles des douars sinistrés), c’est-à-dire, tout ce que le paysan a l’habitude de conserver et qui, en ce moment se trouve enseveli sous les décombres. Autant dire que c'est le produit de toute une campagne agricole qui est perdu. L’évaluation des dégâts tiendra -t-elle de ce type de pertes?
Sans redémarrer l'activité agricole, reloger n'est pas suffisant
Sans activité agricole, les logements reconstruits selon les meilleurs standards, eu égard au respect de l’architecture locale, et du règlement de construction parasismique ne seront jamais habités. Il leur manquera cet élément vital, l’activité agricole qui occupe les gens et donne sens à leur vie.
Les douars, un "paysage culturel"
On l’a compris, les douars sont des petites agglomérations de populations rurales inscrites dans des systèmes agraires. Leur particularisme dominant est qu’ils font partie du patrimoine matériel et immatériel du Maroc et participent à la formation du "paysage culturel de l’agropastoralisme de montagne" [4]. Une autre facette de leur spécificité que je souhaite mettre en exergue.
Le ‘’ paysage culturel’’ est reconnu comme composante du patrimoine de l’humanité par la convention de 1992 de l’UNESCO. L’article 1 de cette convention sur le patrimoine définit les "paysages culturels" comme des "ouvrages combinés de la nature et de l'homme" [5]. Ce qui rejoint l’interaction historique génératrice du système agraire évoquée plus bas.
Pour reprendre l’esprit de la pensée de Ph. Descola [6] et l’appliquer chez nous, je dirai que le paysage d’un douar "est un produit anthropisé, c’est-à-dire qu’il est créé et modifié par l’activité de la population qui y vit, la physionomie qu’il prend étant le résultat de plusieurs siècles d’occupation humaine".
L'agropastoralisme, combinaison de l'élevage pastoral et de l'agriculture, doit être reconstruit en parallèle
Le paysage d’un douar un produit de l’activité humaine. Et cette activité humaine s’appelle l’agropastoralisme que nous venons de définir comme une combinaison de l’élevage pastoral et de l’agriculture. C’est vrai que le tourisme a fait son apparition et se développe dans des combinaisons parfois insoupçonnables avec l’agriculture et l’élevage. Et c’est tant mieux. C’est cette activité qu’il faudrait reconstruire parallèlement à la reconstruction des habitats pour réaliser l’harmonie entre habitat et activité agricole. Et ce ne sont pas les moyens qui manquent.

La stratégie agricole Generation Green ouvre des horizons immenses pour appuyer et penser le développement agricole et rural des montagnes d'après le séisme. Alignement des astres, le séisme a provoqué l'augmentation du débit d'eau de certaines sources ou la résurgence de sources taries depuis plusieurs année. Autre facteur favorable au développement agricole.
Les spécificités de l'habitat rural
Pour finir, un mot sur la spécificité de l’habitat rural. Les habitations sont situées à proximité des champs de culture ; elles abritent la famille (dans l’étage supérieur) et le bétail (dans l’étage inférieur), fournisseur de la chaleur dégagé par le gaz méthane, chaleur très recherchée par la saison du froid. Des chambres sont dédiées au stockage des récoltes, des aliments de bétail, des outils de travail. L’habitat est polyfonctionnel et répond ainsi à plusieurs besoins.

Ce modèle a, certes, connu des changements avec l’avancée de la “modernité rurale” mais ces différentes fonctions du logement restent indispensables. Une maison rurale est un chantier dynamique, une œuvre en perpétuel devenir. Un livre ouvert où se lit l’histoire de la famille qui l’a aménagé et qui l’habite : on ajoute une chambre par ici pour loger le fils qui vient de se marier, on élève un mur par-là, où un escalier pour scinder en deux une habitation suite à un partage successoral, on installe un enclos en face de la maison pour parquer du bétail. J’étais consterné pas l’état de désolation de certaines maisons encore débout mais très affectées par les fissures pour pouvoir abriter la famille. Leurs propriétaires m’expliquent la fonctionnalité de chaque partie, insistent pour que je prenne des photos de toutes les parties endommagées ; leur espoir est de réintégrer leur maison une fois qu’elles seront réhabilitées un jour.

La résilience des montagnards (et du paysan marocain en général), tant vantée, est mise à rude épreuve par le séisme. D’habitude, le montagnard se relève après à chaque choc subi. S’il met le genou à terre, il finit par se mettre débout et poursuit le combat. Le séisme produit l’effet d’un Knock-out qui risque de le laisser sur le tapis, si les forces vives de la nation n’y prennent pas garde. Tout un patrimoine sera soufflé.
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[1] J’ai séjournée du 11 au 16 dans la province de Taroudant. J’ai pu visiter le douar de Tafraouten de la commune territoriale du même nom et les douars Ait Ihya, Tigticht et Afourigh de la commune Ouneine.
[2] C’est avec les Jma’a des douars que seront co-élaborés et mis en œuvre les modèles de reconstruction des logement et des douars.
[3] A l’approche du douar Ait Ihya (commune Ouneine) qui a déploré 26 morts, une odeur nauséabonde envahit l’air ; on nous explique que c’est l’odeur du bétail mort sorti des décombres et enterré tant bien que mal.
[4] https://www.academia.edu/12358393/Paysages_culturels_de_lAgropastoralisme_du_Haut_Atlas_un_patrimoine_à_valoriser
[5] https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000214927
[6] Descola Ph Postface ''Les coulisses de la nature'' (123 - 127), in ''Gouverner la nature'' 2007. Cahiers d'Anthropologie Sociale, numéro 3. L'Herne Edition
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