Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Rêveries d’un pendulaire solidaire
Retrouvée au hasard d’un vieux carnet, une phrase griffonnée autrefois résonne aujourd’hui comme énigme familière d’un passé de navetteur entre deux villes. En ces temps du vite et du flux continu, elle invite à méditer cette étrange condition humaine : vivre cloué au présent sans jamais vraiment l’habiter.
"Attaché court au piquet de l’instant". Cette courte citation du philosophe Nietzsche, griffonnée il y a longtemps dans un petit carnet entre deux pages jaunies, est restée en suspens dans la souvenance comme une écharde plantée dans la mémoire de l’auteur de ces lignes. De quand date-t-elle ? Dans quelle circonstance et de quelle lecture provient-elle ? Peut-être remonte-t-elle au temps de ce pendulaire, résigné mais résiliant, qu’il était des années durant.
Se déplaçant entre deux villes pour le travail, il disposait alors d’un temps de lecture non négligeable, dans le train du matin et celui, bondé, des fins de journées lasses. En ce temps-là, les voies du transport ferré national étaient encore insondables. Les horaires du départ comme ceux de l’arrivée étaient indéterminés car les trains pouvaient partir, arriver ou s’arrêter sans crier gare, si l’on ose dire.
Les navetteurs, comme on surnommait ces voyageurs pendulaires sans bagages qui se déplaçaient sur l’axe Casablanca-Kénitra, constituaient une tribu à part. Une catégorie socioprofessionnelle bigarrée où, bras ballants, le cadre supérieur côtoie – du moins sur les quais –l’employé lambda muni de son cartable, ou le jeune stagiaire enthousiaste, mains libres et cœur chargé d’espérances.
A bord, le premier va s’affaler confortablement en Première classe pendant que les autres se bousculeront en Seconde. Après cela, lorsque le train, grondant et pestant, les emportait, on s’occupait comme on pouvait, c’est-à-dire chacun selon son rituel ou son état d’âme, pour ne pas dire celui de son esprit. Lecture du journal pour les uns ou de livres, rarement, pour d’autres.
Mais il y avait aussi les "dormeurs du rail", ceux-là rattrapaient le sommeil interrompu très tôt en profitant du silence du voisin plongé, lui, dans ces grilles des mots croisés qui ont tant fait et façonné la "culture générale" du navetteur au long cours. Faut-il préciser qu’à l’époque, ce fragment d’humanité transporté chaque jour ouvré de la semaine était dépourvu de téléphone portable et d’ordinateur ? Heureux temps donc où, à part croiser les mots, dormir ou regarder les vaches qui, elles-mêmes, regardaient passer le train, on pouvait soit lire, soit rêver. Deux verbes, disait le romancier Daniel Pennac, qui ne se mettent jamais à l’impératif.
C’était donc au cours d’une de ces navettes du temps jadis que la citation de Nietzsche susmentionnée a été griffonnée sur un carnet. Mais était-ce après que le voisin du compartiment qui se faisait des nœuds dans le cerveau en scrutant sa grille de mots croisés eût demandé un stylo ? La pire frustration du cruciverbiste qui croise le fer avec les mots des autres, c’est de ne pas avoir de quoi écrire. Surtout lorsqu’il croit avoir deviné ce mot en 10 lettres astucieusement dissimulé dans les linéaments de la ligne qui trace une diagonale d’un coin de la grille à l’autre.
Vite, de quoi écrire ! Mon royaume pour un stylo ! C’était en quelque sorte, "sa diagonale du fou", celui-là même qui, dans un jeu d’échecs, gambade entre des cases blanches et noires. Ici ce serait plutôt la diagonale du flou… Le cruciverbiste avait gardé le stylo, tout en demandant de l’aide de temps à autre pour remplir d’autres cases vides, car persuadé qu’un voisin qui lit tout en prenant des notes sur un petit carnet avait forcément du vocabulaire. Durant la suite du voyage, le pendulaire, dépouillé de son stylo et coincé entre la vitre et le cruciverbiste, tentait en vain de garder ses distances.
Ainsi, la phrase du philosophe, "attaché court au piquet de l’instant", prenait-elle tout son sens. L’image est rude et évoque un animal entravé, tournant en cercle, fixé au piquet planté dans le sol.
En feuilletant mentalement les années passées comme on feuillette un album dont certaines photos ont pâli, je reviens parfois à certains souvenirs comme pour me détacher de ce piquet et remonter le temps. Mais qu’est-ce que le temps ? Vaste et éternelle question que les penseurs et les philosophes se sont posée sans lui trouver une réponse qui satisfasse.
Saint Augustin se demandait : "Qu’est-ce que donc le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer, je ne le sais plus". Peut-être que l’instant appartient à cette catégorie d’évidences impossibles et sources de paradoxes : on ne peut ni le retenir ni le définir, seulement l’éprouver. Dès qu’on le nomme, il est déjà parti.
Jorge Luis Borges notait que le "temps est la substance dont je suis fait". Et si l’on en croit l’auteur du "Livre de sable", alors nous sommes faits de strates, de couches superposées, de saisons intérieures, de souvenances et d’oublis... Mais le monde contemporain ne nous attache pas seulement à l’instant, il nous y attache court pour que nous n’ayons pas le loisir de regarder ailleurs. La rêverie passe pour une distraction coupable et la lenteur est suspectée de paresse. Pourtant c’est dans la lenteur que la conscience s’approfondit et que la pensée se déploie.
Je referme le vieux carnet bleu. La phrase du philosophe y demeure, brève, lucide, intacte. Elle ne renferme aucun concept, ne donne aucune leçon et ne prodigue aucune morale. Il est possible qu’elle n’ait jamais été écrite pour être comprise. A peine a-t-elle servi à remonter à la surface de l’instant présent afin d’évoquer ces anciens pendulaires et ce cruciverbiste en mal de mots. Ils étaient tous là, embarqués chaque jour dans ce train qui gronde et traverse, entre deux gares, de mornes paysages et une enfilade de maisons inachevées aux toits hérissés de fils de fer.
Aujourd’hui, un autre train, ponctuel et rapide comme le vent et transportant d’autres captifs de l’instant, traverse comme un cheval ailé d’autres maisons, d’autres petites gares d’un temps égaré. Et à propos de trains et d’égarement, comment ne pas conclure par ces incontournables jeux de mots de Jacques Prévert, tout en allitérations poétiques et philosophiques, lesquels, à eux seuls, auraient parfaitement résumé le propos de cette chronique ?
"Le temps nous égare
Le temps nous étreint
Le temps nous est gare
Le temps nous est train".
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