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Soliloque sur un colloque

A quoi servent les colloques, s’interroge Abdallah-Najib Refaïf dans cette chronique, non sans en souligner la vacuité intellectuelle.

Le 29 mai 2023 à 12h15

Au sortir d’un colloque comme il s’en organisait fréquemment un peu sur tout et souvent sur n’importe quoi il y a quelques années, et après deux heures et demie d’interventions orales trop "écrites" et laborieusement lues, suivies de questions oiseuses et de réponses non moins superflues, je m’étais fait, à moi-même, cette réflexion toute simple : à quoi servent les colloques ?

D’abord, un colloque, selon la définition classique, est une réunion qui ne s’adresse pas au grand public parce qu’elle réunit exclusivement des initiés ou des experts pour discuter et échanger entre eux. Dans ce cas, ce jour-là, le colloque en question n’en était pas un puisqu’il avait rassemblé le tout-venant, car l’invitation était ouverte à tous, dont à moi-même qui n’étais expert en rien et ne le suis toujours pas.

Quant aux initiés qui occupaient l’estrade en ergotant et colloquant à tout va, on ne savait de quelle expertise ils pouvaient exciper tant leurs propos étaient décousus et leurs interventions biscornues. Le thème était pourtant assez clair, du moins en apparence, mais l’intitulé résolument interrogatif, interpelant et, comme on disait alors, problématisant : "Quelle société civile, pour quel Etat de droit ?"

Ces deux notions étant à la mode, on en avait droit à toutes les sauces, matin et soir et dans de nombreux médias de l’époque. A gauche comme à droite. Plus à gauche en vérité, car la droite ne se revendiquait pas comme telle. On l’aura compris, c’était au temps où les uns se réclamaient de gauche et les autres d’une sorte de no man’s land, quelque part entre l’opposition constructive et l’opposition officielle. Autant dire nulle part. On avait droit à toutes les approches émises par certains, faussement érudites ou d’inspiration philosophique, à partir des pensées qui vont de Machiavel à Marx en passant par Hegel, Rousseau ou Gramsci. Finalement, on a su qu’une société civile se définit, a contrario, comme une entité qui n’est pas une société politique. On n’était pas plus avancé, mais qu’importe, on aura quand même débattu, sauf que ce n’était pas mieux, comme dirait l’autre, que "de peigner la girafe". Jolie expression, soit dit en passant, peu utilisée et c’est bien dommage, qui signifie effectuer une tâche longue, fastidieuse et inutile.

De nos jours − et on en vient à le regretter −, ce type de colloques se fait de plus en rare. Et pour cause, les réseaux sociaux, du fait de leur vaste et disruptive expansion, diffusent dans une folle immédiateté paroles et opinions à flux tendu auprès du plus grand public. Un colloque, qui plus est pour initiés, n’a plus aucune chance de préserver l’entre-soi et la confidentialité du conclave. Société civile et société politique se confondent, s’interpellent et s’invectivent dans un vaste et tumultueux malentendu. La croyance côtoie et bouscule l’opinion et c’est à celui qui crie et vitupère le plus fort, contre le plus grand nombre et jusqu’à point de limites.

Quant à l’opinion publique − autre concept d’antan qui nous valait colloques bavards et débats houleux −, faite de jugements, d’opinions et de valeurs qu’une population est censée partager, elle se trouve difractée, dévitalisée et vidée de sa portée socio-politique. "L’opinion publique, disait Oscar Wilde, n’existe que là où il n’y a pas d’idées." Ceux, de plus en plus rares, qui tentent encore de redonner de la vie à la pensée en revisitant ces concepts d’hier, ont le sentiment de lutter contre des moulins à vent qui tournent dans tous les sens en brassant l’air vicié d’un temps médiocre.

Désenchantement ?, se demanderaient certains. Peut-être une crainte, non justifiée certes, mais de plus en plus ressentie par ceux, partout dans le monde, qui observent l’agitation anxiogène d’une blogosphère produisant et diffusant un discours ombrageux ou mortifère qui porte tous les visages de la peur. Peur du lendemain, peur de la précarité, peur de l’autre, peur climatique…

Rien de plus humain certes, mais nous sommes de plus en plus nombreux à participer à sa propagation et à nous éloigner des rives de la confiance en perdant la vertu de l’espérance. Dans son roman inachevé Le château, publié à titre posthume, Franz Kafka fait dire à l’un de ses personnages : "Nous, les gens d’ici avec nos tristes expériences et nos continuelles frayeurs, la crainte nous trouve sans résistance ; nous prenons peur au moindre craquement du bois, et quand l’un de nous a peur, l’autre prend peur aussitôt, sans même savoir exactement pourquoi. Comment juger sainement dans de telles conditions ?"

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Le 29 mai 2023 à 12h15

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