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Soutenir Charlie sans être d'accord avec les caricatures

DAVOS – Après l'attentat meurtrier contre le magazine satirique Charlie Hebdo à Paris, l'expression "Je suis Charlie" a eu un écho dans le monde entier. Effectivement Charlie Hebdo doit être libre de publier ce qu'il veut sans craindre de violence, pour autant qu'il n'incite pas lui-même directement à la violence. Pour autant, les autres journaux et individus doivent-ils republier ses caricatures ?  

Le 28 janvier 2015 à 11h31

Il ne faut jamais porter atteinte à la liberté d'expression, sauf dans des cas extrêmes. Wendell Holmes, un juge de la Cour suprême américaine, l'a parfaitement formulé dans un avis par lequel il s'opposait à une condamnation dans une affaire relative à la protection de la liberté d'expression garantie par la Constitution américaine: "Nous ferons toujours preuve de la plus grande défiance à l'égard de toute tentative de limiter l'expression d'opinions que nous méprisons…, à moins qu'elles ne menacent de manière imminente l'état de droit au point que sa limitation immédiate soit nécessaire pour protéger le pays."

Dans cette perspective, j'aurais pu manifester avec les millions de personnes qui proclamaient "Je suis Charlie" dans les rues de Paris. Et je comprends parfaitement le désir d'acheter le premier numéro de Charlie Hebdo publié avec courage et détermination une semaine après ces crimes. Ce n'est pas seulement en France, mais dans le monde entier que des gens ont voulu afficher leur solidarité avec les victimes et leur accord avec le principe fondamental de la liberté d'expression.

Une insulte pour les croyances d'autrui est une décision personnelle 

Défendre le droit de Charlie Hebdo de dire ce qu'il veut n'implique pas d'être d'accord avec ses caricatures du prophète Mohammed ou la volonté de participer à leur dissémination. L'accord avec un principe n'entraîne pas le soutien à n'importe quelle mise en œuvre de ce dernier.

Dans les jours qui ont suivi le massacre, plutôt que de simplement exprimer son soutien au journal, retweeter les dessins offensants était devenu un acte de solidarité. Le blogueur libanais Gino Raidy écrivait alors: "S'il vous plait, publiez les dessins encore, encore et encore. Peut-être qu'avec le temps, les sauvages meurtriers qui tuent pour un dessin au nom de leur dieu finiront par comprendre dans leur tête de débile qu'ils ne pourront jamais nous arrêter et que toute tentative pour le faire va au contraire profiter à notre cause (sic)"

La passion que met Raidy dans son appel est admirable et son point de vue est compréhensible. Mais l'idée que la défense de la liberté d'opinion exige de diffuser un contenu spécifique est très problématique. La décision de publier des images ou des dessins qui offensent ou constituent une insulte pour les croyances profondes d'autrui ne peut être que personnelle.

Chaque personne doit être libre de prendre cette décision ; c'est d'ailleurs pourquoi les législations qui interdisent le blasphème violent les droits de l'homme. Le principe universel qui sous-tend la liberté d'expression est que l'on répond à la parole par la parole, jamais par la violence, l'emprisonnement ou la censure. Les législations qui interdisent le blasphème violent ce principe, elles peuvent facilement être instrumentalisées par le pouvoir politique et elles appauvrissent une société en imposant un conformisme rigide.

Tout être humain a droit à tenir quelque-chose pour sacré

Mais l'on peut choisir d'éviter de prononcer des paroles, de publier un texte ou un dessin qui pourrait être perçu comme un blasphème par certains. Pour ma part je ne ferais pas et je n'écouterais pas un orateur qui s'y prête. Le faire, peut être en contradiction avec d'autres principes importants - ceux nécessaires à la création et au maintien d'une société inclusive, tolérante et pacifique.

Dans le cas de Charlie Hebdo, la question est de savoir si les dessins du prophète Mohamed peuvent alimenter des débats et susciter des comportements qui soient compatibles avec la coexistence de musulmans, de chrétiens, de juifs et de croyants d'autres religions, ainsi que d'athées, dans une société qui défend la liberté de religion et la liberté d'expression. Tout être humain a droit à tenir quelque-chose pour sacré, qu'il s'agisse d'un lieu, d'une idée ou d'une image. Saccager un sanctuaire, détruire une croix ou aux USA brûler un drapeau constitue un acte agressif et insultant qui heurte profondément les croyants. Cela peut conduire à un débat, mais à partir d'une attitude offensante.

Appeler à des manifestations de masse alimente les conflits

Charlie Hebdo utilise l'humour pour s'attaquer aux tabous. Faisant preuve de courage et de noblesse, ses journalistes n'ont fait aucun compromis avec leurs convictions, même lorsque leurs vies étaient menacées. Nous devons défendre leur droit à publier. Mais considérer leurs dessins comme le témoignage de convictions éclairées affaiblit les valeurs essentielles à une société civilisée.

Le dernier numéro de Charlie avec une nouvelle caricature du Prophète en couverture a provoqué des manifestations au Pakistan, en Afghanistan, au Koweït, au Liban et en Tunisie. Soulignant l'importance de ces manifestations, Iyad El-Baghdadi qui se définit lui-même comme un "libertaire musulman" a tweeté à juste titre la phrase suivante : "La haine sans retenue se retrouve partout. Je m'inquiète pour notre monde". Appeler à des manifestations de masse sur le thème d'être ou ne pas être "Charlie" invite un peu partout à la démagogie des factions extrêmes qui cherchent à alimenter des conflits à leur propre profit.

Le moyen le plus facile d'aggraver la tragédie qui s'est déroulée à Paris serait d'utiliser la mort de Stéphane Charbonnier, le directeur de Charlie Hebdo, et des 11 autres victimes pour attiser la haine religieuse. Nous pouvons, bien entendu, défendre la liberté d'expression d'autrui sans être d'accord avec ses idées. Dans le cas de Charlie Hebdo, la décision de ne pas publier ses caricatures peut tenir non de la peur, mais du simple respect.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2015

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Le 28 janvier 2015 à 11h31

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