Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Spleen d’auteurs en voie de remplacement
Dans le monde des lettres, l’Intelligence artificielle suscite fascination et inquiétude. Entre promesses d’assistance à la création et menaces de remplacement, que vaut une œuvre produite par une machine ?
Le monde des arts et des lettres et ses professionnels sont partagés depuis quelques mois entre la peur d’un remplacement et la résignation face à un nouvel outil d’aide ou d’assistance à la création. En effet, l’Intelligence artificielle a envahi depuis quelque temps tous les champs de la création.
On évoque déjà des scénarios de films ou de séries "co-écrits" par des algorithmes, et même des chansons générées par des IA musicales. La littérature n’est pas en reste puisque ChatGPT et ses congénères bourrées de données pondent romans et poèmes comme une poule aux œufs d’or travaillant à la chaîne.
On parle même de cette expérience d’avant-garde qui a fait écrire à ChatGPT un poème d’amour high-tech intitulé "Pixels de Passion" salué par la critique comme, dit-on, "un condensé de poésie numérique où chaque ligne résonne comme une onde Wi-Fi transportant des sentiments purs".
C’est dire si les choses de la vie des lettres s’emballent et l’imaginaire littéraire est en émois. Plumes et claviers sont-ils donc en passe d’être remplacés par des serveurs ?
Récemment, au Festival du livre à Paris, comme au Salon international de l’édition et du livre à Rabat, cette interrogation sur le sort de la profession n’a pas manqué d’être souvent au centre d’une conversation entre écrivains, éditeurs et visiteurs. En effet, tout d’abord la question de la valeur intrinsèque des textes issus de chatbots se pose en des termes inédits.
Les plus puristes et intransigeants grincent des dents et dénoncent une production faite de codes, manquant de cette substantifique moelle qui est l’âme de toute création authentique. Face à eux, certains lecteurs et critiques relèvent que ces œuvres numériques ne sont pas toujours vides ou sans intérêt. Et d’avancer que des études ont montré que, sur certains critères, la poésie générée par IA "rivalise avec celle de poètes humains et souvent les surpassait, notamment pour sa clarté et son rythme".
Même débat d’idées, mais à bas débit, sur la menace de l’IA, par ce bel après-midi d’avril sous les grands chapiteaux du SIEL à Rabat. Des dizaines d’écrivains de toutes langues, origines et renommées confondues signent leurs ouvrages. Il y a là les stars goncourisées, les quelques primés "Arab Awards" du Moyen-Orient ; il y a aussi ceux qui vivent mal de leurs plumes et ceux qui tirent le diable et les mots par la queue, sans compter ceux qui font la queue devant les maisons d’édition pour se faire éditer et, las, finissent par s’autoéditer.
Et dans cet inventaire à la Prévert ou, comme dirait l’autre poète, Aragon, il y a "celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas". L’un d’eux, auteur de deux opuscules en langue arabe édités à ses frais et promenés dans son sac à dos, se plaint au nom de tous : "Nous, auteurs d’antan, nous sentons relégués au rang d’artisans stylés plutôt qu’à celui de créateurs inspirés". Et l’autre auteur sans stand, sans gloire et sans illusions, sorte de sans-abri éditorial, de renchérir amèrement et en soupirant: "Je vois mes confrères d’une autre langue rédiger leurs bouquins à coups de prompts comme on forge de l’acier dans une usine. Chacun fait sa recette de grande cuisine à l’aide de la machine. Moi qui peinais pendant des mois sur une nouvelle, me voilà spectateur de clones numériques se pavanant et dédicaçant à tour de bras !"
Il est vrai que le Chat ne souffre d’aucun syndrome de la page blanche et vous emballe un bouquin en deux coups de cuillère à pot, puis fournit au prétendu poète en manque d’inspiration rimes pauvres et métaphores plates en deux prompts et trois mouvements. "Ô qui dira les torts de la rime ?/ Quand elle sonne creux et faux sous la lime ?", s’interrogeait déjà Verlaine, cet artisan du verbe stylé, dans "Art poétique".
Dans une autre conversation tout aussi plaintive entre les travées du hall du SIEL réservé majoritairement aux éditeurs arabophones du Maroc et du Moyen-Orient, le cas de l’IA en arabe a été soulevé par un auteur de nombreux ouvrages publiés au Machrek, mais ni lus ni considérés au Maghreb.
En effet, selon les grands utilisateurs de l’IA en arabe, par manque de données, l’outil peine à distinguer les nuances et la précision. Mal ou peu entraîné sur des contenus dans la langue et la culture de cette contrée, il ne peut générer qu’un contenu médiocre. Sans compter les biais cognitifs et les incohérences qui ne peuvent que désavantager l’utilisateur arabe face à celui des langues dominantes, dont principalement l’anglais.
Ce qui risque de confirmer ce que prédit l’historien Yuval Noah Harari qui dans "Homo Deus : une brève histoire de l’humanité" pense que les données et les algorithmes seront "la source suprême d’autorité", ou que "les humains vont de plus en plus vivre à l’intérieur d’un monde conçu par une intelligence non humaine". Non humaine peut-être, mais maîtrisée et nourrie de données étrangères aux langues et cultures non hégémoniques, comme disent les experts. Et c’est là où le Bot blesse, est-on tenté de dire, car les écrivains de langue arabe—langue pourtant classée dans le top 5 mondial par nombre de locuteurs—, comme ceux d’Afrique subsaharienne, portent une double tragédie : celle d’être peu lus et déjà menacés d’obsolescence.
Finalement, alors qu’ailleurs, au sein de la communauté littéraire, l’IA s’impose et séduit les apprentis écrivains, tout en laissant les autres méfiants et circonspects, elle demeure encore chez nous le sujet d’un timide débat entre quelques auteurs plus ou moins confirmés. Mais en tout état de cause, au sein de la communauté littéraire locale, les avis ne semblent pas encore tranchés entre adeptes séduits et pourfendeurs intraitables. Quant aux éditeurs, ils donnent pour l’instant leur langue au Chat, peut-être en attendant des jours meilleurs…
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