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Technocratie: l’éternel recommencement

En 2008, le lendemain des élections remportées par Barack Obama, un professeur américain d’économie nous disait: “Obama n’est pas le premier président noir des États-Unis, Obama est le premier président à avoir un tel calibre intellectuel et technique”.

Le 9 avril 2017 à 0h00

Obama a été enseignant à l’Université de Chicago, auteur de plusieurs livres, et surtout premier chef d’Etat en exercice à publier un article scientifique durant son mandat.

Il n’en a d’ailleurs pas publié qu’un, mais deux, un premier dans le Journal of the American Medical Association(JAMA)  et un seconddans la revue Science. Il a bien sûr été aidé par son staff dans cette prouesse scientifique présidentielle inédite, mais là n’est pas le sujet.

Le sujet c’est qu’Obama, qui a de quoi faire saliver les meilleurs technocrates du monde, a été élu.

Il en est de même pour Angela Merkel: la plus sensée des leaders de l’occident aujourd’hui est PhD en chimie physique. Ou encore des présidents français Sadi Carnot et Giscard d’Estaing, Polytechniciens comme les aime le pouvoir marocain, mais passés par les urnes.

Technocratisation flagrante de l’exécutif

Dans le gouvernement installé cette semaine au Maroc, il y a eu une technocratisation flagrante de l’exécutif.

Après des élections qui ont été marquées par le succès historique du PJD (avec plus de 120/395 sièges malgré une ingénierie électorale très hostile), formation à laquelle on peut faire toutes les critiques, sauf celle de ne pas posséder la légitimité des urnes, le gouvernement Otmani est une douche froide pour ceux qui ont naïvement cru à la promesse de “l’implication politique du citoyen” aux élections du 7 octobre dernier. Et pour cause: plusieurs maroquins ont été attribués à des étrangers à la chose politique, coloriés pour l’occasion, à la dernière minute.

Personnellement, les technocrates, je les préfère dans leurs rôles techniques, conseillant le politicien, sauf s’ils sont eux même issus des urnes.

Maintenant, si vous vous posez la question de “quelle dent pourrait bien avoir l’auteur de ces lignes contre ces technocrates?“ Je vous réponds d’emblée: aucune!

Ou au moins, aucune de celles qu’on retrouve habituellement chez leurs détracteurs: je suis à des années lumières d’être un sympathisant des islamistes et de leurs petites bêtises gouvernementales comme on pourrait le lire ici.

Pourquoi c’est un problème

Et jadis, dans les lycées publics que j’ai fréquentés, on nous présentait les technocrates au service de l’État, à nous autres élèves de sciences mathématiques, comme “LE” modèle de réussite par les maths pour un enfant de la classe moyenne.

Heureusement, internet a fait évoluer les choses en dix ans, et aujourd’hui les lycéens peuvent aussi s’identifier à des chercheurs ou à des entrepreneurs et s’orienter vers leur vocation réelle plus rapidement.

Le problème des technocrates n’est pas un problème de personnes ou d’intention, mais un problème de mécanisme d’évolution. Prenez des ministres irréprochables, importez les de Scandinavie pour être certains de votre coup, puis nommez-les dans un gouvernement qui ne rend pas compte à des électeurs. Répétez l’opération pendant deux ou trois mandats, et soyez sûr que vous n’allez pas obtenir la Norvège!

Il y a bien sûr un problème de vision globale des politiques publiques. Loin des dossiers pointus, cette vision devra émaner d’un pacte entre l’élu et l’électeur: le Contrat Électoral.

Et s’il y a un avantage à laisser se succéder des gouvernements élus, c’est bien leur mise sous pression directe du feedback collectif des électeurs. Et personnellement, j’aurais été plus content de voir le PJD soit s’améliorer, soit s'effondrer par la plus démocratiques des manières, selon le feedback électoral qu’il aurait généré après un second voire un troisième mandat.

Le mécanisme d’évolution qu’offre la démocratie semble aujourd’hui faire peur à certains: on a éternellement peur que le citoyen “vote mal”, qu’il “ne soit pas prêt”, etc.

Loin de la politique, si on regarde aujourd’hui un des domaines techniques et scientifiques (et bientôt économique) les plus fébriles, l’intelligence artificielle (IA), c’est en se tournant vers des mécanismes d’évolution que les progrès récents ont pu être enregistrés et que Facebook arrive désormais à identifier automatiquement vos amis sur des photos.

Pendant des décennies, on croyait qu’on allait “coder” l'intelligence artificielle de manière impérative: “si A alors faire B tant que C…”, en s’appuyant sur la logique formelle et les mathématiques déterministes. Les meilleurs mathématiciens de leur génération s'esquintaient les neurones à écrire des algorithmes impératifs qui au final ne pouvaient même pas reconnaître un chat dans une photo!

Aujourd’hui, si l’intelligence artificielle commence à percer et à brasser des milliards de dollars, ce n’est pas grâce à des rigidités du type “A implique B donc C” mais grâce à des paradigmes plus souples, inspirés des neurosciences, de la psychologie cognitive ou encore de la théorie de l’évolution des espèces.

Le point commun de ces dernières: elles reposent plus sur une évolution par feedbacks que sur le pouvoir d’un agent central omniscient (mathématicien/programmeur) qui “code” des règles une bonne fois pour toutes. L’IA progresse aujourd’hui grâce à des millions d'utilisateurs qui taguent, commentent, likent et dislikent, donnant ainsi de précieux feedbacks aux algorithmes.

Bien sûr que ça fait des traductions des fois imprécises sur Google Translate, des fois des photos où Aicha est taguée à la place de Ali, mais le feedback des utilisateurs est continuellement intégré dans la formule, qui se voit donc évoluer plus vite que les algorithmes impératifs traditionnels, qui reposaient sur une équation rigide et immuable. 

On raconte que quand Hassan II invitait Ben Barka à revenir au Maroc, alors que ce dernier était pris par la préparation de la Tricontinentale à la Havane, il lui aurait dit avoir“une équation à résoudre”.

Il est temps aujourd’hui de comprendre que la chose politique n’est pas une équation résolvable par un mathématicien brillant, mais un système très compliqué pour lequel l’Humanité n’a encore rien trouvé de mieux que les urnes.

El Mahdi El Mhamdi
Le 9 avril 2017 à 0h00

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