Tout cela est de bonne guerre
Alors que les États-Unis alignaient deux porte-avions en Méditerranée orientale pour dissuader toute action hostile contre Israël, la Chine organisait le 16 octobre son troisième forum des nouvelles routes de la soie, événement capital passé presque inaperçu dans les flux de l’actualité internationale. Pourtant, ce sont 130 nations qui y prenaient part, ainsi que plusieurs chefs d’État dont celui de la Russie Vladimir Poutine.
Pendant ce temps, le président américain Joe Biden s’est rendu en personne en Israël, suivi en cela par d’autres chefs d’État occidentaux qui se sont donné le mot. De retour à Washington, Biden s’est adressé aux Américains dans un discours d’un quart d’heure pour justifier sa politique. Il a, une fois encore, sollicité le Congrès pour une aide supplémentaire d’urgence, de plus de 100 milliards de dollars, à Israël et à l’Ukraine. Cette enveloppe s’ajoutera aux sommes conséquentes octroyées ces derniers mois à ces deux pays.
La diplomatie chinoise opère différemment de l’américaine. Après ses initiatives de résoudre la crise ukrainienne, de rapprocher l’Arabie Saoudite et l’Iran, et d’élargir les Brics à de nouveaux pays, Pékin revient, par ce sommet des nouvelles routes de la soie, à l’essentiel de son action internationale. Eviter de déclencher des guerres ou conflits, et faire de l’économique l’outil de son maillage de l’économie mondiale. Autrement dit, tout le contraire de la politique américaine.
Cet ambitieux projet stratégique, lancé il y a dix ans par le président Xi Jinping, vise à renforcer les liaisons commerciales entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Son objectif principal est de construire et d’améliorer les liaisons entre les trois continents par la construction des ports, de voies ferrées, d’aéroports et des zones industriels. Le continent américain semble être laissé en dehors des intérêts chinois pour ne pas trop se frotter à Washington.
Les principaux financements de ces projets proviennent d’un fonds constitué de 1.000 milliards de dollars géré par la banque de développement de Chine et de la banque chinoise d’export import Eximbank. A ce budget initial se sont ajoutés 100 autres milliards qui viennent d’être annoncés lors de ce sommet. Ce n’est pas tellement le financement qui pose problème. C’est désormais l’endettement des pays bénéficiaires, notamment africains, et leur incapacité de rembourser qui commencent à inquiéter la sphère de la finance internationale.
Selon les autorités chinoises, les dettes contractées auprès de la seule Eximbank s’élèvent à 250 milliards de dollars, dettes aggravées durant la pandémie Covid. Suite à l’inflation qui a suivi, puis à la hausse des taux d’intérêt, les remboursements sont devenus problématiques. Dans la plupart des pays le déficit commercial avec la Chine s’est creusé. Le Laos qui a bénéficié d’une voie ferrée moderne le liant à la Chine est considéré comme un pays très endetté par rapport à son PIB.
"Une concurrence déloyale"
Plusieurs autres pays qui ont bénéficié des largesses chinoises, dès le début de la mise en œuvre de cette initiative, se trouvent dans la même situation. Pékin a dû dépenser plusieurs milliards de dollars dans des plans de sauvetage en octroyant des délais supplémentaires pour le remboursement des créances. Les critiques fusent également sur l’opacité qui accompagne les projets chinois et surtout sur leurs coûts. Ainsi, des pays comme la Malaisie ont abandonné certains projets, d’autres ont exigé de les renégocier pour les adapter à leurs capacités de remboursement.
En Afrique où la Chine se déploie avec beaucoup d’aisance, plusieurs pays africains constatent avec amertume qu’une grande partie des emplois générés par les investissements profitent d’abord aux cadres et ouvriers chinois qui transfèrent leurs salaires chez eux, et n’en dépensent qu’une infime partie sur place. En outre, l’usage d’une forte main-d’œuvre chinoise, au détriment des locaux, et le peu de transfert du savoir-faire, sont devenus les véritables handicaps du partenariat sino-africain.
Le président chinois Xi Jinping semble conscient de ces insuffisances et des critiques qui fusent. Il y a des vents propices, mais il y a aussi des vents contraires face aux routes de la soie, a-t-il relevé lors du sommet. Pour corriger le tir, il a annoncé, outre l’augmentation des fonds, de nouvelles mesures qui visent à privilégier la qualité des projets au lieu de la quantité. Il a demandé de mieux coordonner les projets phares et les petits projets au bénéfice des populations bénéficiaires de l’initiative.
Mais c’est à l’Occident qu’il a voulu adresser indirectement ses remarques. Il a tenu à rassurer ceux qui voient d’un mauvais œil le redéploiement chinois ou le considère comme une menace à leurs intérêts. La Chine ne va bien que lorsque le monde va bien, et le monde ne se portera mieux que quand la Chine se porte bien, dixit le président chinois. Cependant, l’Occident en général, et les Américains en particulier, continuent à ne voir dans cette initiative qu’une concurrence déloyale et une mainmise chinoise sur le futur de l’économie mondiale.
Des pays développés pensent déjà à quitter l’initiative des nouvelles routes de la soie. L’Italie a annoncé qu’elle ne compte pas proroger le mémorandum en 2024. Après l’analyse des investissements effectués et du commerce bilatéral, Rome est arrivée à la conclusion qu’elle est loin d’y trouver son compte, et que seule la Chine en sort gagnante. Mais au-delà de l’Italie, c’est toute l’Europe qui prend conscience de sa dépendance accrue vis-à-vis de la Chine.
L’Allemagne, première économie de l’Union européenne, se pose aussi les mêmes questions. Sur un commerce bilatéral de presque 300 milliards d’euros en 2022, Berlin a enregistré un déficit de 84 milliards d’euros avec la Chine. Face à ces déficits structurels, la Commission européenne a présenté en juin dernier sa stratégie pour répondre aux défis commerciaux et technologiques que présente désormais la Chine aux pays européens membres.
À cette fin, la Commission européenne a ciblé quatre domaines stratégiques à protéger et à défendre face à la Chine : l’industrie des semi-conducteurs, celle de l’intelligence artificielle, puis la technologie quantique et la biotechnologie. La défense de ces priorités a été portée lors du 23e sommet entre les deux en avril 2022. Les Européens ont réitéré leurs doléances de lever les sanctions chinoises contre certains de leurs députés, et de favoriser l’accès de leurs investissements et produits au marché chinois.
Les Américains, pour leur part, adoptent une toute autre posture à l’égard des nouvelles routes de la soie. Ils sont, contrairement aux Européens, moins dans une logique de négociation que dans une logique de confrontation pour contenir l’expansion chinoise, principalement en Asie et en Indopacifique. Ils surveillent de près l’évolution de la stratégie chinoise tout en exprimant leurs préoccupations face aux dettes accumulées et au non-respect des normes environnementales et sociales.
Déjà sous Donald Trump, ils avaient lancé en novembre 2019 une contre stratégie dénommée Blue Dot Network avec l’Australie le Japon et d’autres pays, mais sans grande conviction. En son temps, cette initiative se voulait être transparente, compétitive et axée sur le marché face aux programmes chinois des nouvelles routes de la soie, accusés par les Américains d’être opaques. Pour Washington, ce programme visait à promouvoir des investissements privés qui répondent à des normes occidentales. Depuis son annonce, cette stratégie tarde à produire ses effets et semble ne plus être une priorité pour les Américains.
Les États-Unis font maintenant face simultanément à deux conflits majeurs aux graves conséquences en Ukraine et en Palestine dans lesquels ils sont embourbés. La Chine de son côté n’est impliquée dans aucune guerre de cette ampleur, et sa diplomatie adopte des positions neutres qui n’enveniment pas davantage les crises. Quand les Américains affichent leur solidarité pour un camp contre l’autre, les Chinois préfèrent proposer une médiation et trouver une issue au conflit.
C’est ce que Pékin a fait valoir entre la Russie et l’Ukraine, et encore récemment entre Israéliens et Palestiniens, malgré les pressions subies pour choisir un camp contre l’autre. Après les récents événements à Gaza, Pékin n’a pas condamné Hamas, suscitant ainsi les critiques de l’Occident. C’est cette politique américaine, qui est vue par la Chine comme agressive, et qui a été dénoncée par le président Jinping lors du troisième sommet des nouvelles routes de la soie. Décidément, l’Amérique tourne à fond ses industries d’armement pour aiguiser les conflits, quand la Chine continue son maillage de l’économie mondiale. Tout cela est de bonne guerre.
à lire aussi
Article : Prévisions météorologiques pour le lundi 20 avril 2026
Voici les prévisions météorologiques pour le lundi 20 avril 2026, établies par la Direction générale de la météorologie (DGM): - Températures en hausse avec temps […]
Article : Dette hybride. Au-delà de la levée, le modèle et les contraintes d’OCP
Derrière le succès de son émission obligataire hybride d’avril 2026, le groupe OCP révèle une équation financière complexe. Entre montée de la fiscalité, politique de dividendes, investissements massifs dans la transition verte et dans des activités hors cœur de métier, le champion des phosphates doit désormais arbitrer dans un environnement compliqué.
Article : Un nouveau “dictionnaire critique” pour relire le Maroc colonial
Un ouvrage collectif dirigé par l’anthropologue marocain Hassan Rachik propose une relecture de la période coloniale à travers un format original de dictionnaire, réunissant une vingtaine de chercheurs marocains, français et espagnols.
Article : Sahara: despite Algiers’ efforts, Washington’s position remains unchanged
On the sidelines of the Antalya Diplomacy Forum in Turkey, Algeria’s foreign minister and the U.S. president’s senior advisor for Arab and African affairs discussed several regional issues, including the Sahara. Yet behind the carefully worded Algerian statement, Washington’s support for Morocco’s territorial integrity remains clear and unchanged. Since December 2020, that position has taken on the weight of state continuity, suggesting it will endure regardless of political turnover in Washington or diplomatic initiatives from Algiers.
Article : Santé animale : Biopharma et le Tchad passent à la phase opérationnelle de leur partenariat
La société pharmaceutique marocaine Biopharma a signé à N’Djamena une feuille de route de coopération avec l’Institut tchadien de recherche en élevage pour le développement (IRED), dans le cadre du renforcement de la coopération maroco-tchadienne dans le domaine de la santé animale.
Article : Casablanca : les autorités démentent auprès de Médias24 une rumeur sur une fermeture des commerces à 23 heures à Anfa
Les autorités ont démenti, auprès de Médias24, l’existence d’une décision imposant la fermeture des commerces, cafés et restaurants à 23 heures dans le ressort de la préfecture d’arrondissements de Casablanca-Anfa, après la circulation d’informations en ce sens sur certains sites et réseaux sociaux.