Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Toute honte bue
"C’est une honte de se taire, et de laisser parler les barbares." Cette citation indignée est attribuée au tragédien grec Euripide (480/406 avant J.-C.). Le terme "barbare" est à prendre ici selon l’acception que lui donnaient les Grecs, puis les Romains après eux, c’est-à-dire l’étranger, et par extension, les ignorants ou les incultes. De nos jours, ce mot prend tous les sens que l’on veut bien lui donner pour exprimer haine, mépris ou rejet.
Aujourd’hui, dans un monde en folie fait de violence, de haine et de détestations, on est toujours le barbare de quelqu’un. L’actualité le démontre au quotidien et les médias en font leurs choux gras pour augmenter leur vente ou doper leur audience. Et on ne parle même pas de la majeure partie de ces réseaux (a)sociaux dont la vindicte et les haines recuites sont souvent à la base de leur raison d’exister et de croître.
Mais Euripide a-t-il raison d’avoir honte de se taire et de laisser parler les "barbares" ? Sans doute lorsque l’on sait qu’il était, à son époque, en compétition avec d’autres dramaturges, et que les poètes tragiques étaient, disent les spécialistes, moqués et tournés en dérision par les poètes comiques tels Aristophane et Cratinos au cours des festivals. Les uns l’accusaient d’être un "poète irrationnel", d’autres le traitaient de sceptique et tous avaient de lui une opinion contradictoire. Bref, il avait des ennemis et des concurrents comme tout artiste ou écrivain qu’il jugeait, lui, de piètre qualité et n’égalant point son talent. Rien de bien différent de ce qu’est la nature des relations entre des créateurs, des entrepreneurs ou même des voisins d’aujourd’hui. C’est, dira-t-on, dans la nature humaine des choses et de la vie en société. L’humaine condition. Mais "est-ce ainsi que les hommes vivent", se demandait Léo Ferré en chantant un poème d’Aragon ? Apparemment oui, cher Léo, quand on lit, voit ou entend ce qui s’écrit, se montre et se dit dans les médias et dans la rue.
Alors quittons les envolées lyriques des dramaturges grecs et leur mythologie, les soupirs des poètes et leurs élégies, pour observer l’homme de la rue, le quidam, le passant qui passe, le badaud ivre de paroles simples et de ressentiments aigris qui vogue dans la fange de la détestation. On en rencontre tous souvent au coin d’une rue ou, comme par ce matin timidement ensoleillé, sur une terrasse de café. Un petit groupe d’amis ou de collègues échappés des bureaux d’une administration toute proche se taillent une bavette et partagent allègrement messages et vidéos gratinées sur leurs téléphones respectifs. Comme ils ont monté très fort le son, on ne pouvait rien ignorer de la teneur de leurs échanges.
- Tiens regarde celle-là, c’est un gars qui a surpris sa femme en train de lui faire les poches pendant qu’il dormait.
- Elle cherchait de l’argent ou les cigarettes ? J’espère qu’il lui a mis une raclée. Et au lieu de ça, il se met la honte et balance une vidéo sur achabaka pour le faire savoir au monde entier. H’mar !
- Non, t’as rien compris, c’est pour dire aux maris de faire attention avec les femmes, épouses ou pas. Tu n’étais pas avec nous vendredi dernier à la mosquée du quartier. Tu as raté les hadiths cités par l’imam sur la question. C’est un bon imam, remarque, même si je n’aime pas sa voix perchée. On dirait une voix de femme, mais bon, il parle bien. Il dit des choses vraies…
Et de remonter le son encore plus fort pour laisser finir la complainte du mari volé par une épouse, non pas volage, mais "voleuse", selon la vox populi des badauds du tout numérique à la manière de chez nous. La conversation à voix haute glisse ensuite, à haut débit, sur d’autres infos de la semaine dont Gaza, forcément ; les enseignants en grève qui "en veulent toujours plus alors qu’ils sont mieux payés que nous, n’en fichent pas une et ont des vacances à gogo" ; la secrétaire de direction "à la forte poitrine" qui est partie à la Mecque parce qu’on a bidouillé le tirage au sort pour le pèlerinage en sa faveur.
- Elle a eu, dis-donc, un billet spécial aller-retour avec une escale à Istanbul. Tu parles d’un pèlerinage ! A khouya hadak al moudir dyalna dayer ma b’gha !
Obligé par la promiscuité de partager ces échanges commentés, le voisin de table de la bande de collègues au verbiage insensé avait le choix entre quitter les lieux sans boire son café ou se taire, comme dirait Euripide, toute honte bue.
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