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Tribune: Les conditions du renouveau de l'Istiqlal

Aux élections communales et régionales du 4 septembre dernier et au terme du processus d'élection des présidences de régions, communes, assemblées préfectorales et provinciales et de la Chambre des conseillers, le parti de l'Istiqlal a subi l'une des défaites électorales les plus violentes de son histoire.

Le 30 octobre 2015 à 11h30

Mais par-delà les résultats des scrutins, les valeurs de l'Istiqlal se meurent. Aucune violence n'est plus grande que la violence que l'on exerce sur les valeurs d'un parti et que l'on tolère par couardise ou par renoncement. Le mutisme fait partie d'une telle violence.

La conscience commande d'exposer un récit différent de celui qui a été fait au sujet de la situation politique du parti par ses instances de direction. Comme il est de salubrité publique de faire un diagnostic lucide de l'état dans lequel se trouve cette formation politique, afin de lui dessiner de nouvelles perspectives et de préparer les conditions de son renouveau.

Cette invitation à la réflexion requiert une certaine objectivité, pour que ces lignes soient lues sans préjugés ni parti pris, l'esprit libre de toute contrainte et de toute obédience.

La liberté de pensée devient l'unique issue lorsque la crise interne d'un parti se nourrit du déni de réalité, cultive le populisme, renforce l’intolérance et entretient la violence verbale.

Un quintuple échec

Le parti de l'Istiqlal a subi un quintuple échec. La défaite est à la fois médiatique, électorale, politique, militante et morale.

D'abord, sur le plan de la communication, l'Istiqlal a perdu la bataille des médias qui, s'ils ne façonnent pas, du moins orientent l'opinion publique.

A l'exception "naturelle" des deux supports de presse affiliés au parti, toutes les autres publications, qu'elles soient écrites ou numériques, ainsi que les médias audiovisuels, ont contribué à nourrir une image négative de l'Istiqlal.

Il est vrai que la tâche leur était facilitée par les multiples manquements observés au niveau du parti: erreurs de stratégie politique, discours discourtois et irrespectueux de la préséance politique, absence de débats d'idées et de projets alternatifs, etc.

Ensuite, sur le plan électoral, la réponse des Marocains a été sans équivoque. Un message de défiance a été adressé aux dirigeants de l'Istiqlal, y compris par des franges entières de la société marocaine habituées à voter historiquement pour lui.

Elles sont urbaines et rurales, bourgeoises et populaires, formées d'ouvriers et de cadres, d'intellectuels et d'artisans, de jeunes et de seniors.

Le résultat de ce désaveu fût implacable: le parti de l'Istiqlal a été chassé de la gestion de la quasi totalité des régions et grandes villes du royaume.

Ensuite, la défaite est politique car en dépit de sa deuxième position numérique aux communales avec 5.106 conseillers et de sa troisième place aux régionales avec 119 élus, l'Istiqlal a échoué dans sa politique d'alliances. Il a été dans l'incapacité de fédérer autour de lui une majorité politique cohérente et fiable.

Il va sans dire que le manque de crédibilité et les sorties médiatiques tonitruantes de sa direction ont en toute probabilité contribué à rendre impossible cette alliance.

L'ampleur de l'échec personnel du leader du parti dans ce qui fut un temps son fief électoral et la victoire écrasante du candidat PJD dans ce même territoire sont une confirmation supplémentaire de la défaite politique de l'Istiqlal, qu'aucune tentative de diversion ou de diffamation à l'endroit des autorités d'Etat chargées de superviser les élections ne peut occulter.

La défaite du parti est aussi militante: malgré le tumulte causé par les déconvenues successives et le trouble provoqué par les prises de positions officielles, les militants de l'Istiqlal ont été dans l'incapacité d'exiger le respect des engagements de démission donnés publiquement par l'équipe dirigeante du parti, ni d'imposer la tenue d'un congrès extraordinaire pour entrevoir une sortie de crise.

Enfin, la défaite de l'Istiqlal est morale car le nom du parti est associé à des affaires de fraudes électorales, parmi lesquelles figure celle relayée par la commission gouvernementale de suivi des élections qui fait état de poursuites judiciaires à l'encontre de 26 prévenus, dont 10 ont réussi à se faire élire à la Chambre des conseillers et 6 avec l'étiquette Istiqlal.

Sans préjuger de la décision finale de la justice et sans obérer le principe de présomption d'innocence, ni à l'égard de ces conseillers, ni à l'égard de certains dirigeants dont le nom a pu être cité dans les rapports d'audit de la Cour des comptes ou dans les investigations menées par les équipes du pôle financier de la BNPJ, la morale commande à tout responsable politique soupçonné de se retirer momentanément de la vie publique, pour défendre son honneur et ne pas entacher l'image de sa famille politique tant que l'instruction suit son cours.

Une stratégie politique fantaisiste

Les choix stratégiques opérés par la direction du parti ont conduit celui-ci au départ à une participation à la majorité gouvernementale, puis à l'opposition systématique et stérile, puis à un retour à un soutien critique de la majorité, et finalement à une déroute électorale et politique.

Par ses déclarations présomptueuses, ses actes irréfléchis et ses volte-face fantaisistes, l'Istiqlal a sombré dans la pénombre de l'insignifiance. La place actuelle du parti sur l'échiquier politique marocain exige sans doute de lui beaucoup de mesure et de retenue. Il est plus que jamais soumis à un devoir de modestie.

Mais ses militants et ses sympathisants ne doivent pas, pour autant,  garder le silence. Parce que, face à la tragédie qui s'est déroulée sous leurs yeux, où la parole des dirigeants politiques est dégradée, dévalorisée, humiliée, où la volonté populaire est bafouée, où la démocratie est dévoyée, ils ont le devoir de faire entendre leur voix. Au risque du déshonneur, si le mutisme est victorieux.

Mais cette voix ne sera crédible, donc audible pour les Marocains, que s'ils parviennent à réformer leur formation politique de l'intérieur. A défaut, le déshonneur se conjuguera au suicide politique.

Un plan d'urgence et des perspectives

Aujourd'hui, il devient insupportable pour nombre de militants de voir l'Istiqlal glisser hors de l'histoire et perdre la maîtrise de son destin, alors qu'il dispose de tous les atouts pour jouer un rôle majeur dans le Maroc du XXIe siècle.

La crise politique, morale et identitaire du parti ne sera pas résolue par des discours mémoriels ou des manœuvres d'appareils, mais par des actes qui donneront aux militants l'assurance que les valeurs de leur parti sont protégées, aux sympathisants que leurs référentiels idéologiques sont sauvegardés, et aux citoyens que leurs exigences socioéconomiques sont écoutées.

La parole de l'équipe dirigeante du parti étant inaudible et son action allant à contresens des attentes du pays, la tenue sans délai d'un Conseil national extraordinaire devient inéluctable.

Son ordre du jour doit porter sur un point unique: le changement immédiat des instances du parti et l'installation d'une équipe restreinte, une sorte de directoire formé d'un trio rénové de dirigeants émérites, aux compétences et à l'exemplarité reconnues, qui sera chargé de définir un plan d'urgence et de gérer collégialement et transitoirement le parti jusqu'au prochain congrès, avec comme perspective les législatives de 2016.

Cette équipe inédite aura la mission de préparer, dans le strict respect des règles de transparence et d'équité, la tenue d'un congrès refondateur pour l'Istiqlal. Un congrès de la renaissance, qui fera en sorte que le parti ne soit plus un lieu de reproches réciproques et de confrontations stériles pour des égos démesurés en recherche désespérée de strapontins.

Comme il veillera à ce que le parti ne soit plus un lieu de complaintes et de retours vers le passé, fût-il glorieux, mais un cadre de débats d'idées, de rencontres idéologiques et intellectuelles, de dialogue citoyen et surtout d'action politique et de projets pour l'avenir.

Un projet d'avenir

La préparation du congrès de l'Istiqlal doit être l'occasion de débattre sans tabou de tous les sujets qui intéressent la vie des Marocains et l'avenir des jeunes générations, avec l'ambition de bâtir tant un projet de société audacieux qu'un modèle politique moderne et un programme économique efficace.

Un projet de société où tous les Marocains sont des citoyens à part entière, et non de simples électeurs, qui sont protégés dans la plénitude de leurs droits individuels et collectifs, et qui jouissent de la liberté politique, culturelle, syndicale, de croyance et de conscience.

Une société marocaine où l'on ne marie plus les jeunes filles mineures, où les femmes ont le droit de disposer de leur corps et de procéder à une IVG, où le droit d'héritage respecte l'équité des genres, où l'Etat ne prononce plus de sentences de mort.

Un Maroc moderne où les fonctions régaliennes de l'Etat, l'éducation, la culture, la santé, le logement, l'emploi et le pouvoir d'achat ne sont plus une fiction ou un droit au rabais mais une réalité tangible pour chaque citoyen dans son rapport au quotidien avec les services publics.

Une société marocaine qui fédère tous ses enfants, les rassemble sur des grandes causes, sur une conception commune de la monarchie constitutionnelle et de la démocratie, sur la défense pacifique mais sans concession de l'intégrité territoriale, sur l'Islam du savoir et de la tolérance, sur le refus de l'extrémisme, du terrorisme religieux et de la barbarie, sur la défense des couches sociales les plus fragiles.

Quant au modèle politique, il doit redonner une crédibilité aux partis politiques, soumettre leurs dirigeants à des obligations de résultats, les contraindre à la reddition des comptes et à la transparence de leurs actes de gestion, leur imposer une obligation de publicité des patrimoines et des revenus, leur appliquer des règles d'incompatibilité, de cumul et de limitation de mandats dans le temps.

Pour garantir l'indépendance et l'impartialité des décideurs, ce modèle doit instituer une muraille de Chine entre, d'une part, la responsabilité politique et la haute fonction publique et, d'autre part, le monde des affaires, comme il doit porter l'élite intellectuelle, scientifique et managériale marocaine aux plus hautes fonctions dans la gestion des affaites publiques nationales et dans la diplomatie.

Le programme économique doit proposer une stratégie alternative, qui permette de stimuler la croissance, créer plus d’emplois, renforcer le pouvoir d'achat des citoyens, booster la consommation et l’épargne des ménages, élargir l’assiette fiscale, augmenter le rendement de l’impôt, lutter contre l'évasion et la fraude fiscales, améliorer la qualité des services publics, réduire l’obésité administrative, rendre les collectivités locales et les établissements publics plus performants, améliorer l’efficacité des fonctionnaires et lutter contre la corruption, maîtriser l'endettement public, accroître l’investissement des entreprises et développer l’innovation technologique.

Ce programme doit s'attaquer aussi à la rénovation de la politique monétaire, à la réforme du modèle économique des banques, à l'émergence d'une nouvelle génération de dirigeants bancaires, à la création d'une banque publique d'investissement et de soutien à l'industrie, à la restructuration de la Bourse de Casablanca et des organes de régulation et de contrôle des marchés financiers, etc.

Le nouveau parti de l'Istiqlal doit devenir l'alternative crédible à une élite politique autiste, péremptoire et impuissante face aux cris des couches populaires abandonnées et déprimées qui ont choisi de se donner en masse, cette fois-ci, aux deux extrêmes mortifères pour la démocratie: l'un incarné par une organisation qui érige l'éthique religieuse en modèle politique et l'autre porté par une formation pour qui la prise du pouvoir politique est érigée en religion.

Pour le Maroc, pour la démocratie, pour la viabilité des institutions politiques, il faut que l'Istiqlal se régénère. Les citoyens l'observent avec exigence et ses sympathisants avec colère. A juste titre. Le temps lui est compté et ses élites doivent agir vite.

Le nouvel Istiqlal doit éclore rapidement. Mais il n'y a pas de renaissance sans réformes, comme il n'y a pas de démocratie sans vérité.

Reformuler la vérité pour entraîner le parti vers le haut, c'est le défi qui attend ses militants. Ils ne doivent pas sous-estimer les obstacles auxquels se heurte cette démarche, mais ils doivent avoir la volonté de les surmonter.

A la crise de confiance et de succession que traverse leur famille politique, ils doivent apporter des réponses de crédibilité et d'unité et se mettre en action.

Comme naguère le parti de l'Istiqlal, avec ses pères fondateurs, à leur tête Si Allal El Fassi, avec ses élites et ses militants, a su relever des défis historiques pour le pays, il saura aujourd'hui réécrire une nouvelle page de l'histoire du Maroc contemporain et affirmer son rôle incontournable au service des valeurs dont dépendent la liberté et la dignité de tout le peuple marocain.

Il dépend des militants, que les intelligences de leur parti commencent, enfin, à se rapprocher et à envisager un destin commun bâti sur la confiance et la responsabilité. Le devoir d'audace leur permettra de faire de cette renaissance de l'Istiqlal la valorisation d'un héritage historique, la reconnaissance d'un ancrage moral, la victoire d'un projet de société et la sublimation d'un destin partagé.

Cette perspective n'est ni un rêve, ni une utopie, c'est juste une ambition pour notre pays. Le temps presse. Aux citoyens d'exiger. Aux militants d'agir.

 

L’auteur

Economiste, homme d’entreprise et ancien banquier, Mohammed Benmoussa fût membre de l'état major de Wafabank de 1990 à 2003.

Il a dirigé la société de bourse de ce groupe bancaire, participé au pilotage du pôle marchés des capitaux et contribué à la modernisation des marchés financiers en sa qualité de président de l’APSB, administrateur du CDVM et membre du Comité exécutif de la Bourse de Casablanca.

Après la création d'Attijariwafa bank, il fut de 2003 à 2005 secrétaire général de la Banque de détail puis président de Wafa Immobilier.

Mohammed Benmoussa est aujourd'hui membre du Bureau exécutif de l'Alliance des économistes du parti de l'Istiqlal, ainsi que membre du Bureau exécutif et trésorier du Mouvement Damir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Rédaction Medias24
Le 30 octobre 2015 à 11h30

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