Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Un café chez Razade
C’était par un matin d’un printemps doux et sec, entre confinement et déconfinement ou, comme on aurait dit pour la lumière d’une fin de journée, entre chiens et loups, c’est-à-dire dans ce clair-obscur où surgissent des sentiments confus et des souvenirs troubles. Le monde comptait ses morts et les dirigeants des Etats les moyens économiques dont dépendaient le poids, la durée ou l’équilibre de leur pouvoir.
Ce matin-là, Larbi Razade sortit de chez lui, masqué, la tête lourde et l’esprit embrumé par une nuit sans sommeil. Il se doutait qu’il n’allait pas encore rouvrir le petit café qu’il possédait non loin de la gare, car on annonçait puis démentait des informations contradictoires sur un probable retour à la vie normale après près d’une année de fermeture. Vie normale disait-on. Mais qu’est-ce qu’une vie normale, se demandait Larbi Razade en se rendant à son lieu de travail qui n’en était plus un ?
La vie d’avant était-elle une vie normale pour cet homme qui recevait tous les jours dans son café une clientèle silencieuse aussi étrange que changeante ? Hommes et femmes d’âge différent venaient en effet s’assoir, consommer et écouter des contes débités par Larbi à partir du comptoir derrière lequel on pouvait lire cette citation calligraphiée sur une grande ardoise de l’écrivain chilien Luis Sepulveda : "Raconter c’est résister." Un an avant, au cours d’un triste mois d’avril confiné, on apprit que ce romancier de l’exil et des désillusions fut atteint du Covid et quitta le monde des songes et des récits.
Chaque jour, une citation d’un écrivain ou d’un poète du monde entier était calligraphiée sur l’ardoise puis effacée le lendemain pour être remplacée par une autre. Larbi Razade ouvrit alors un livre de l’auteur cité et en faisait la lecture devant une clientèle attentive, mais jamais la même, car c’était l’un des défis qu’il s’imposait afin de partager avec le plus grand nombre. L’assistance était souvent composée d’hommes et de femmes qui écoutaient attentivement, applaudissaient à la fin de la lecture avant de régler la consommation et de quitter le café sans mot dire. Ce rituel inchangé ne dérangeait pas Larbi Razade qui en appréciait même la solennité, voire, à la fois, l’autorité de la chose écrite et le magistère de la lecture en public qu’il en faisait. Cela allait durer un certain temps. La renommée de son café et sa lecture en public allaient être faites et circuler à travers on ne sait quel mystérieux canal.
Un jour, alors qu’il s’apprêtait à ouvrir son café, il vit un groupe d’individus, tous des hommes entre deux âges, agglutinés sur le trottoir devant son établissement. Alignés en file indienne, ils tenaient chacun un livre et attendaient visiblement l’ouverture. Une fois à l’intérieur, ils formèrent un cercle en déplaçant les tables. Ils s’attablèrent et ouvrirent leur livre, le même et à la même page, puis entamèrent une lecture saccadée, dodelinant de la tête en prenant l’air grave et solennel d’une étrange et incompréhensible prière.
La scène déconcerta Razade qui ne sut quoi dire ni que faire pour reprendre les choses en main. Il hésita un instant, s’approcha de ces lecteurs improvisés pour jeter un œil sur l’ouvrage qu’ils lisaient. Impossible de distinguer le titre car tous les livres étaient protégés par une reliure rigide de la même couleur. Dérangé d’abord dans ses habitudes de lecteur public derrière son comptoir, il était encore plus perturbé par l’étrange comportement de ce groupe. Las, il laissa faire en se remémorant ce que Nietzsche dit dans le "Gai savoir" à propos des livres : "Qu’importe un livre qui ne sait même pas nous transporter au-delà de tous les livres."
Quand ils mirent fin à leur lecture collective et hiératique, ils quittèrent le café sans payer et sans jeter un seul regard vers le propriétaire.
Bref épilogue
Cette "vie normale" menée par Larbi Razade dans le monde d’avant, et telle que narrée ci-devant, ne vaut que par ce qu’elle est une fiction. Chez Larbi et plus encore chez… Razade, toute vérité est illusoire, car comme disait un auteur qu’il aimait lire et citer, "ce qui grandit l’homme c’est son ombre."
Voilà pourquoi ce matin en sortant de chez lui, il marchait en regardant son ombre qui grandissait en le devançant. Le soir venu, accoudé à la fenêtre d’un siècle qui s’en va, il regardait le temps passer. Il sait qu’on a longtemps habité des contrées où l’on perd la notion du temps et celle de la réalité. Alors on écrit ou on raconte les souvenirs de ce qui n’a pas existé...
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