Un regard sur les médias français
La presse française n’échappe plus à la logique de concentration capitalistique. En quelques années, une poignée de milliardaires venus de l’industrie, de la logistique ou du luxe se sont emparés des plus influents médias du pays. Leur objectif ? Peser sur l’opinion publique et orienter les débats. Dans un contexte de crispation identitaire et de dérives populistes, cette mainmise soulève des interrogations majeures sur la liberté de la presse, la pluralité des voix et la santé démocratique du pays.
Les moyens de communication modernes ont rapproché les peuples et ouvert pour les États et pour les citoyens de nouvelles opportunités sans précédent pour connaitre d’autres horizons et interagir. Les technologies modernes, telles que l’internet, les réseaux sociaux ou les applications de messagerie instantanée, ont réduit les barrières géographiques et culturelles entre nations.
Désormais, les pays partagent leurs cultures et leurs valeurs avec les autres plus facilement que par le passé. Ceux qui sont puissants diffusent et irriguent plus facilement ces canaux de communication. Les autres, moins puissants et plus démunis, subissent et consomment les flux venant du nord.
C’est grâce à ce saut technologique que les médias français, audiovisuels comme écrits, font maintenant partie de notre quotidien. La raison de cette proximité reste largement notre pratique de la langue de Molière, qui nous rapproche davantage des préoccupations quotidiennes des Français. Ainsi, pour ces raisons de proximité culturelles, familiales et économiques, nous vivons en instantané leurs débats et les soubresauts de la société française comme si nous en faisions partie.
Cependant, depuis quelques années, certains médias de l’Hexagone se sont emparés de sujets sensibles qu’ils traitent avec une partialité déconcertante. Ils ont trait à notre communauté, à notre culture, à l’Islam, et parfois même à des causes que nous voyons justes comme celle du peuple palestinien. Ces changements de paradigmes et d’approches se sont accentués depuis l’entrée en danse de certains patrons industriels français qui ont racheté les grands médias de la place. Rapidement, des lignes éditoriales ont viré à l’extrême-droite et tendent à orienter délibérément l’opinion publique dans ce sens.
Ces nouveaux arrivants dans le monde des médias sont nombreux et viennent d’horizons différents. Ils s’appellent Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Martin Bouygues, Rodolphe Saadé, Daniel Kretinsky ou Xavier Niel et bien d’autres. Ils sont riches et ont bâti leurs colossales fortunes loin des médias et de leurs soucis, avant de s’y intéresser de près, certainement par intérêt et par utilité. Les uns étaient dans l'industrie du luxe ou l’énergie, et les autres fructifiaient leurs affaires dans les télécoms, l’aviation, l’armement ou la logistique. Ces entrées fracassantes, dans un domaine capital et sensible pour la bonne marche de la démocratie, ont eu un impact sur le secteur des médias.
Le point commun entre tous ces hommes d’affaires, c’est qu’ils ont hérité ou bâti leurs fortunes dans d’autres activités économiques, avant de s’intéresser aux médias. Et l’autre similarité entre eux, c’est aussi cet intérêt subit qu’ils portent maintenant au domaine de la communication, et plus particulièrement leur désir de peser sur l’opinion publique pour infléchir ses choix.
Maintenant qu’ils ont entre leurs mains une bonne partie des médias, moins pour faire grossir leur patrimoine que pour gagner en influence, ils sont devenus des acteurs incontournables de la vie politique hexagonale.
L’autre particularité de ces nouveaux patrons, c’est qu’ils possèdent tous des médias d’envergure. Prenons à titre d’exemple la Télévisons Numérique Terrestre en France, la TNT. Sur trente chaînes existantes, vingt-trois sont privées et seules sept sont publiques.
Vincent Bolloré a investi massivement pour acquérir Canal plus, Cnews. Il a acheté également le groupe Prisma dont le portefeuille contient des magazines comme Géo, Ça m’intéresse, ou Capital. A cela s’ajoute le groupe Hachette, numéro trois mondial de l’édition, qu’il a fusionné avec son groupe Editis. Et la liste n’est pas exhaustive. On peut y ajouter, Cstar, Europe 1, et le JDD.
Si, par ailleurs, on survole quelques autres titres de la presse écrite et de la télévision en France, on note que les journaux Les Échos, Le Parisien, Aujourd’hui en France, appartiennent au groupe de Bernard Arnault. Que la famille Dassault a mis la main sur le Figaro, Gala et sur Le Particulier. Ce ne sont là que quelques exemples de quelques acquisitions dans le domaine des médias. On pourrait ajouter à cette liste la famille Bouygues qui contrôle TF1, LCI, ou alors Rodolphe Saadé qui s’est adjugé BFM TV, RMC, La Provence, Corse-Matin et La Tribune.
On se demande dès lors que viennent faire ces milliardaires et ce qu'ils cherchent par l’achat massif de ces entreprises de médias qui engloutissent des capitaux pour une rentabilité faible ? Comme on n’investit pas dans ce secteur par mécénat, la motivation principale demeure le désir d’influencer l’opinion publique et d’impacter le pouvoir politique en place. En d’autres mots, ce qui les intéresse le plus est la défense de leurs entreprises d’une part, et de favoriser, de l’autre, les politiciens qui leur sont proches.
C’est pour ces raisons que l’introduction massive de capitaux privés pour acquérir des médias continue de susciter dans la société française des inquiétudes fort légitimes quant à l’indépendance des journalistes et à la diversité des points de vue. Quand ces puissants groupes contrôlent des médias, cela entraine souvent une uniformisation des avis et des opinions.
D’une manière délibérée ou non, les nouveaux propriétaires exercent leur influence sur le contenu de leurs rédactions pour servir leurs propres intérêts économiques et politiques, et leurs journalistes ne peuvent que s’autocensurer pour survivre.
C’est ainsi que certains médias français ont perdu une partie de leur crédibilité parce qu’ils sont devenus trop partisans. Ils n’osent plus enquêter là où il faut, ni aborder objectivement des sujets sensibles, ou même donner la parole à ceux qui s’opposent à ce système. Les conséquences de cet état de fait sont la programmation d’émissions populistes et creuses, ou la rédaction d’articles qui font appel plus aux instincts qu’à la raison. La priorité est souvent donnée aux intérêts mercantiles, au détriment d’un journalisme de vérité qui pousse les citoyens à réfléchir et à mieux s’organiser.
C’est ainsi qu’une bonne partie de ces médias contribuent ainsi à la polarisation de l’opinion publique française, en détournant le regard des citoyens de l’essentiel, c’est-à-dire des défis sociaux et économiques qu’ils doivent relever.
Ils l’occupent par des faits divers, et les menus larcins des banlieues, et par le danger supposé des islamistes, des sujets sur le voile ou le burkini et les dangers des frères musulmans. Dès lors, la méfiance s’installe entre des citoyens devenus conditionnés par la peur, craignant des supposés dangers qui les guettent à chaque coin de rue.
C’est cet état d’anxiété qui semble actuellement régner en France, et il est volontairement amplifié par ces médias privés, continuellement en quête du sensationnel. C’est en tout cas l’impression qu’ils donnent à tous ceux qui les regardent et les suivent de loin. Ils laissent volontairement apparaitre une France qui a peur, et qui vit au rythme des attaques quotidiennes de malfaiteurs et de terroristes. Une France qui baigne dans l’insécurité et qui frôle la guerre civile, alors que la réalité est certainement plus nuancée, et peut-être même à l’opposé de ce qu’ils décrivent.
Cependant, la responsabilité de ces déviances médiatiques n’incombe pas uniquement à ces médias privés. Les pouvoirs publics français ont aussi leur part de responsabilité dans ce triste état des lieux. Ils ont le devoir de mettre en place des politiques qui garantissent le respect de la diversité des opinions, et surtout d’instaurer plus de pondération dans les sujets de société traités. C’est le rôle que joue l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, ARCOM. En février dernier, cet organisme a exclu de la TNT la chaine C8, appartenant au groupe Bolloré, pour récidive et manquement de maitrise de l’antenne lors de l’émission TPMP animée par Cyril Hanouna. C’était juste, légal et légitime, mais le mal est répandu et cette décision reste orpheline et insuffisante.
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