img_pub
Rubriques

Une blonde à la tête de l’entreprise

Par Naomi Wolf. Une femme ne parviendrait à décrocher de nouveaux postes qu’en raison de la chance, de l'héritage ou de la galanterie ! Aux Etats-Unis, les considérations de genre sont toujours d'actualité. Le débat est illustré par la nomination de Mary Barra à la tête de General Motors.  

Le 8 janvier 2014 à 12h03

NEW YORK – La désignation de Mary Barra au poste de PDG de General Motors au début du mois de décembre – première nomination d’une femme à la tête d’un constructeur automobile américain majeur – a été saluée par beaucoup comme le franchissement d’une étape importante du combat des femmes pour l’égalité des droits et de chances. Pour autant, au sein d’un univers dans lequel seuls 4,2% des PDG du Fortune 500 américain appartiennent à la gente féminine –constat mis en évidence par le site féministe Catalyst, qui œuvre afin de briser les plafonds de verre – peut-on véritablement considérer la promotion de Mary Barra comme une victoire ?

 

Le fait de s’interroger sur la question de savoir qui est juge en la matière peut nous aider à répondre à cette question. Aux États-Unis, selon un rapport de 2012, deux tiers des journalistes professionnels sont des hommes, le sexe masculin représentant par ailleurs 90% des signatures apposées au bas des articles économiques et commerciaux parus dans la presse traditionnelle. En effet, la domination masculine régnant de fait sur la couverture médiatique internationale du monde des affaires invalide tout sentiment de victoire, que ce soit pour Mary Barra ou pour nous toutes – y compris pour toutes ces jeunes filles de 15 ans impressionnables et en recherche de modèles féminins porteurs d’un message d’espoir pour l’avenir.

Les féministes ayant analysé le langage des médias pendant les années 1970, et notamment la critique Dale Spender, ont examiné la manière dont le langage était utilisé dans le but de retirer aux femmes tout crédit, tout pouvoir et tout mandat lorsque leurs réussites étaient saluées. Malheureusement, cette critique demeure encore aujourd’hui valide.

Nombre de récits d’actualité autour des PDG de sexe féminin et autres femmes de grand accomplissement suivent un certain nombre de codes empreints des clichés les plus commodes : les femmes ne parviendraient ainsi à décrocher de nouveaux postes qu’en raison de la chance (ne méritant donc pas leurs fonctions), qu’en héritant cette place de leurs époux ou parents de sexe masculin (et par conséquent ne tiendraient pas véritablement les rênes du pouvoir), ou seraient vouées à ne l’exercer que temporairement. Et lorsqu’ils ne font pas valoir de tels préjugés, les médias se concentrent si étroitement sur les considérations de genre que le leadership même de la femme s’en trouve affaibli.

Mary Barra est «la patronne» et non «la nana de CM»

Non seulement ces clichés mettent à mal la réputation des femmes ayant réussi, mais, dans le cas des PDG, ils affectent également la valeur de ces femmes au sein de leur entreprise. Or, le fait est que toutes ces idées reçues ont été formulées à l’occasion de la couverture médiatique de la nomination de Mary Barra à la tête de GM.

La chaîne CNN a par exemple évoqué cet événement en mettant en avant la « gnaque de Mary Barra pour gravir les échelons en entreprise» – une formule empreinte de bien des nuances suggestives, et qui n’aurait jamais été utilisée pour décrire l’ascension d’un homme à la tête d’une société, dont on aurait sans aucun doute vanté le travail acharné, le talent, l’ambition et la détermination, bien plus qu’une simple « gnaque. » Le sujet conclut en considérant que Mary Barra n’aura atteint la réussite que lorsque les gens cesseront de l’appeler «la nana de General Motors» mais plutôt «la patronne» – bien que rien dans ce reportage ne prouve que quiconque fasse référence à Mary Barra comme «la nana PDG» plutôt que «la patronne».

De même, le New York Times choisit d’évoquer le père de Mary Barra, le titre de l’article en question suggérant qu’elle serait «née» pour occuper ce poste, comme si ses qualités d’ambition et de travail acharné n’expliquaient en rien son ascension. Cette parution se contente notamment de nous éclairer sur le modèle de voiture conduit par son époux, et la décrit comme ayant «la voix douce». On y retrouve par ailleurs une formule affligeante de son prédécesseur, Daniel F. Akerson : «Mary a été choisie pour son talent, et non pour son sexe» avant de poursuivre en expliquant que le fait de voir Mary Barra promue était « presque semblable à celui de voir votre propre fille sortir diplômée de l’université».

Difficile d’imaginer une situation dans laquelle la désignation d’un homme de couleur et d’âge mur (Mary Barra étant âgée de 51 ans) à un poste de PDG décrite par les journalistes avec cette assurance selon laquelle «il n’aurait pas été choisi pour son appartenance ethnique.» Il serait tout aussi délicat d’imaginer l’un de ses collègues de race blanche expliquer devant la presse nationale combien le fait d’être témoin de l’avancement de cet homme de 51 ans s’apparente à celui de voir son «fiston» de 22 ans décrocher sa licence.

On ne saurait non plus passer à la trappe l’approche du «PDG Potemkin» qui repose implicitement sur l’idée selon laquelle les hommes ne choisiraient jamais en leur âme et conscience de désigner une femme à la tête d’une institution importante. Selon le cliché de cette conception, la nomination de Mary Barra ne saurait constituer qu’un stratagème de relations publiques, en vertu duquel les hommes conserveraient bel et bien le pouvoir derrière cette façade. C’est ainsi que le magazine Fortune se permet de titrer : «Le conseil d’administration de GM aurait-il désigné Mary Barra dans le but de la voir échouer au poste nouveau de PDG ?». Et l’article de poursuivre en expliquant que le fait pour Mary Barra d’être entourée de mâles rivaux ne saurait que fatalement l’entraîner à sa perte, comme si les hommes PDG n’évoluaient pas d’ores et déjà au sein d’un univers de rivalité.

Une simple galanterie ou un manager à proprement parler

Peut-être est-ce là la raison pour laquelle Mary Barra n’est véritablement décrite que comme l’heureuse bénéficiaire d’une simple galanterie, et non comme un manager à proprement parler. Dans une entrevue de la rubrique business du New York Times, le magazine parvient à concentrer l’intégralité de la discussion sur la manière dont les choses ont changé pour les femmes au sein de GM, plutôt que sur ce que Mary Barra entend faire évoluer chez GM en tant que PDG, ou même sur ce qui a changé au sein du secteur automobile – problématique pourtant ô combien importante. L’interviewer va même jusqu’à conclure l’entretien en lui demandant si son époux est employé de GM.

Face à un tel contenu médiatique, l’actualité devient plus que de l’actualité ; elle en vient à revêtir une existence concrète au sein du monde réel, allant jusqu’à affecter négativement les fondamentaux d’une entreprise. Pourquoi ciel une grande société internationale – et particulièrement une entreprise comme GM, ayant souffert d’une crise si sérieuse qu’il fut nécessaire au gouvernement de procéder à un sauvetage massif en 2008 – risquerait-elle de désigner à sa tête des dirigeants, quel que soit leur talent, voués à susciter une couverture médiatique aussi dévalorisante ?

Je ne puis me résoudre à comprendre pourquoi un certain nombre de journalistes pourtant sérieux se livrent à une violation aussi flagrante des normes déontologiques basiques d’équité et d’impartialité. Chaque fois qu’ils s’y abandonnent, ils ne font que jouer le rôle de chiens de garde d’un patriarcat en voie de disparition, défendant – et par conséquent renforçant – le plafond de verre.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2014

Par Rédaction Medias24
Le 8 janvier 2014 à 12h03

à lire aussi

La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Quoi de neuf

Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka

Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.

Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
TOURISME

Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance

Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.

Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
Quoi de neuf

Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca

En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.

Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
La séance du jour

Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026

L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.

La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
Mines

Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP

C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.

Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Quoi de neuf

Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial

Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité