Une lettre ouverte de Karim Tazi à Abdelilah Benkirane
Après un "gentil clash" verbal, Karim Tazi, acteur associatif, chef d'entreprise et membre du PSU, poursuit publiquement son échange avec Abdelilah Benkirane. Voici sa lettre ouverte.
Cher ami,
Par cette lettre, je continue avec vous et je partage avec les lecteurs un échange que l’accumulation des frustrations et incompréhensions n’a pas laissé suffisamment murir.
Après la publication par le quotidien Al Massae dans son numéro du 7 et 8 Décembre d’un dossier sur le bilan économique de sept années de gouvernement PJD, vous m’avez appelé pour me faire part de votre indignation par rapport à l’avis que j’ai émis à cette occasion.
A tous ceux qui n’ont pas lu cet article, je résumerai brièvement mes propos. Dès la victoire aux élections de 2011, les observateurs avertis savaient que le parti ne disposait pas de compétences suffisantes dans la gestion de l’économie et c’était la principale raison invoquée pour la non affectation des principaux portefeuilles économiques aux cadres de votre parti. Il est donc difficile d’attribuer au PJD seul le bilan économique décevant des sept années écoulées, mais est-ce à dire que le parti islamiste n’a aucune responsabilité dans cette déception ? Non, bien au contraire.
Ma conviction très forte et que je n’ai cessé de répéter dès votre arrivée aux affaires est que si le PJD ne s’en était tenu qu’à ses promesses générales d’améliorer la gouvernance, de lutter contre la corruption et l’économie de rente, il aurait pu faire gagner à notre économie plusieurs points de croissance, contribuer à créer des dizaine de milliers d’emplois et à poser le socle solide d’une société démocratique.
Malheureusement, il a choisi de ne même pas tenter de livrer ces batailles, invoquant tantôt l’existence des “crocodiles et des démons”, tantôt le choix stratégique d’une politique de préservation de la stabilité du pays. Concernant les quelques exceptions où votre gouvernement a fait preuve d’un véritable courage politique, vous avez exprimé votre indignation que je n’aie pas mentionné les tentatives de réforme de la caisse de compensation et des régimes de retraite. Oui j’ai commis une regrettable omission en ne citant pas ces points et je corrige ici-même.
Mais, comme je vous l’ai dit, cela ne change rien à mon constat : celui de la dérobade historique des gouvernements PJD devant les batailles les plus cruciales, dérobade qui nous a valu de perdre les acquis du mouvement du 20 février, du discours du 9 mars et de l’adoption d’une nouvelle Constitution.
En réponse, je n’ai eu droit qu’à votre discours habituel qui veut qu’en refusant de prendre part à l’aventure du 20 février et en participant au gouvernement après les élections de 2011, le PJD a sauvé le Maroc du chaos et de l’anarchie. J’ai bien tenté d’apporter quelques réponses à ce discours mais vous m’avez brutalement raccroché au nez.
Au début, j’ai mis cette réaction inhabituelle sur le compte de l’aigreur d’un homme qui ne supporte pas d’avoir été écarté d’un pouvoir auquel il avait pris goût.
J’ai ensuite compris que c’était de ma part une interprétation injuste et qu’il y avait également l’amertume légitime d’un homme qui a sincèrement servi son pays et qui a le sentiment de faire face à une immense ingratitude. Ce que je n’ai pas pu vous dire directement cher Si Abdelilah, je me propose de vous le dire publiquement et par la présente car je crois sincèrement qu’en cette phase particulière de l’histoire de notre pays, le débat public a besoin de sortir de la polémique et de l’invective pour se donner quelques chances de comprendre la nature du malaise existentiel qui est le nôtre aujourdhui, les différents facteurs qui l’y ont conduit et les moyens d’en sortir par le haut.
Autant le dire tout de suite, la séparation entre le politique, l’économique et le social à l’aune de laquelle certains ont cherché dernièrement à faire le bilan de la participation du PJD au gouvernement est non seulement artificielle mais même dangereuse.
Il en va de même du déséquilibre entre priorités politiques et priorités économiques et sociales qui est l’une des raisons de l’échec de notre modèle de développement actuel. Que l’obsession soit économique comme c’est le cas aux Etats-unis ou en Chine et l’on fabrique des sociétés de consommation dont les citoyens n’ont pour perspective que l’accumulation de richesses et de biens de consommation. Que l’obsession soit sociale comme cela l’a été à Cuba ou plus récemment au Venezuela et le pays finit par s’enfoncer dans une pauvreté qui le prive des moyens de ses ambitions sociales. Que l’obsession soit la stabilité comme cela l’a été au Maroc et toutes les réformes sont perpétuellement reportées aux calendes grecques permettant aux rentes acquises de se consolider au point de constituer un Etat dans l’Etat.
Aussi dangereuse est l’alternative que vous nous avez offert Si Benkirane entre statu-quo, stagnation d’un côté et anarchie, chaos de l’autre.
Non Si Abdelilah, ce n’est pas parce qu’il est cautionné par la légitimité d’un parti classé premier par les urnes et par la popularité et le talent d’orateur du chef de ce parti, que le prolongement du statu quo devient moins dangereux.
La preuve en est la crise révélée par les hiraks du Rif de Jerada et le boycott de 3 compagnies, crise politique parmi les plus graves qu’ait connues le Maroc indépendant. Et non, Si Benkirane, ce n’est pas parce que vous avez été écarté de la tête du gouvernement que ces crises ont éclaté mais bien parce que vos compagnons ont continué d’appliquer votre politique de compromis à outrance et de report des réformes essentielles concernant le fonctionnement de l’Etat et la façon dont le pays est gouverné.
Les ministres PJD ont d’ailleurs été bien récompensés de cette docilité puisqu’ils ont été miraculeusement épargnés par ce qu’il est convenu d’appeler le séisme politique.
Ceux qui ont milité et continuent de le faire pour l’avènement d’un véritable Etat de droit, pour le démantèlement du système de rentes et contre la corruption et pour la mise en place d’un corrélation systématique entre autorité, responsabilité et reddition des comptes, ne sont ni des nihilistes ni des révolutionnaires rêveurs, et il est regrettable que vous ayez apporté votre caution et votre contribution à l'amalgame qui est fait entre réformes et instabilité et entre politiques responsables et aventuriers fauteurs de troubles.
Ils forment en fait l’éventail de réformistes qui va des plus audacieux aux plus prudents. Personne ou presque au Maroc, y compris l’écrasante majorité de ceux auxquels on a perfidement collé l’étiquette d’extrémistes, ne veut une révolution marquée par l’anarchie et le chaos. Les Marocains n’ont pas attendu de voir les images de Syrie et de Libye pour manifester leur attachement à la stabilité de leur pays et leur volonté de le voir se réformer pacifiquement.
Il existe un socle commun sur lequel il est possible de bâtir une société marocaine dans laquelle tous les citoyens pourraient vivre dignement. Sa mise en place passe impérativement par le démantèlement pacifique mais ferme du schéma actuel, celui de l’absence de l’Etat de droit, de la restriction des libertés, de la prééminence de la rente, de la prolifération de la corruption et de la priorité donnée à l’accumulation des infrastructures imposantes au détriment du capital humain.
Au moment où l’un des principaux dirigeants de votre parti est visé par la réouverture d’une procédure pénale et où les maisons des militants de l’Adl Wal Ihssane continuent à être mises sous scellés, il est important de dire et de répéter que la mouvance islamiste dont votre parti est un pilier important est devenue une composante incontournable du champs politique national, et qu’aucun futur modèle de développement ne réussira qui prévoirait sa marginalisation.
Mais ce qui est vrai pour les islamistes l’est aussi pour les autres partis conservateurs ainsi que pour les laïcs, progressistes et libéraux.
Le Maroc qui a récemment et courageusement humanisé son traitement de l’immigration subsaharienne n’est pas seulement une mosaïque ethnique et culturelle comme le veut l’expression officielle. Il est aussi une mosaïque raciale et religieuse dans laquelle les laïcs, les non musulmans et les non croyants devront trouver leur place aux côtés de la majorité sunnite malékite.
Ce défi de l’acceptation des autres et de leur différence s’adresse d’ailleurs encore plus à la mouvance islamiste dont vous êtes l’un des plus éminents représentants, Si Abdelilah, qu’au pouvoir marocain qui, malgré tout son autoritarisme a toujours ou presque toléré (parfois à contrecoeur et parfois tacitement) une réelle diversité politique, culturelle et religieuse.
Le mouvement islamiste marocain est convaincu que l’intolérance du pouvoir à son égard serait une injustice politique criante. Par contre, l’intransigeance des conservateurs religieux à l’égard des droits des femmes et des minorités sexuelles et religieuses ne serait que le résultat d’une compréhension et d’une interprétation saine des textes sacrés. Ceci est inacceptable, et cela contribue à donner de la légitimité à ceux au sein du pouvoir qui se présentent, malgré tous leurs défauts, comme les seuls vrais remparts contre l’hégémonie obscurantiste des partis islamistes.
Votre principal grief en tant que parti et gouvernement à l’encontre de ceux qui demandent plus, mieux et plus rapidement des réformes consistantes est que vous manquez d’appuis, et que leurs attaques à votre égard ne font qu’affaiblir votre capacité d’action. Vous comprendrez que personne ne peut accorder un chèque en blanc à quiconque, surtout si c’est un adversaire politique et idéologique.
Après 7 années de perte d’opportunités et de statu quo dévastateur, il est plus que temps de revoir et de clarifier les engagements de chacun, sa stratégie et ses engagements de changements structurels pour le moyen terme.
Le Maroc n’avancera pas tant que les réformistes ayant un minimum de sens historique, de maintien moral et d’indépendance organique ne convergeront pas vers l’imposition d’un programme de ruptures vertueuses. A chacun de faire sa part du travail ou d’assumer sa participation au blocage de notre avenir commun.
Nous pouvons avoir nos désaccords, nos franches disputes, et nos fâcheries plus ou moins entretenues dans le temps. Si tout cela se fait dans l’intelligence et la sérénité, nous construirons tous ensemble notre démocratie.
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