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Vaut-il la peine d’être immortel?

CAMBRIDGE – Certes, presque tout le monde accueillerait avec joie une augmentation de sa durée de vie en bonne santé et certains scientifiques étudient des moyens toujours plus extrêmes d’y parvenir. Mais si nous ne pouvons rester en vie qu’au prix de ces moyens extrêmes, beaucoup d’entre nous décideront au contraire de ne pas ressusciter et de n’avoir recours qu’aux soins palliatifs. Nous pouvons aussi trouver du réconfort dans le choix d’une "mort assistée" dès lors que notre qualité et notre pronostic de vie se dégradent au-delà d’un certain seuil. En outre une augmentation importante de l’espérance de vie pourrait avoir sur la société dans son ensemble des conséquences indésirables à long terme.

Le 17 juillet 2019 à 11h08

Une bonne partie des recherches sérieuses sur le vieillissement s’intéressent désormais aux segments d’ADN nommés télomères, qui se raccourcissent à mesure qu’on avance en âge. En faisant varier la longueur des télomères de nématodes, par exemple, des scientifiques sont parvenus à multiplier par dix la durée de vie de ces petits vers, quoique la méthode s’avère moins performante sur des animaux plus complexes. Une diète proche du jeûne semble être la seule manière efficace d’allonger la vie des rats. Mais le rat-taupe nu, pourrait en revanche nous donner quelques leçons biologiques intéressantes, puisqu’il peut vivre plus de trente ans, soit une longévité plusieurs fois supérieure à celle des autres petits mammifères.

Allonger la vie peut engendrer des inégalités 

Une découverte majeure concernant l’augmentation de la durée de vie des êtres humains bouleverserait drastiquement les projections démographiques. Les conséquences sociales, quoiqu’évidemment énormes, dépendraient de la prolongation concomitante ou non de la période de sénilité, du recul de l’âge ou survient la ménopause et de la façon dont se structureraient les familles si de nombreuses générations étaient contemporaines. Le coût des traitements augmentant la durée de la vie humaine pourrait aussi engendrer des inégalités; comme beaucoup d’autres domaines de la technologie, ces services seraient plus facilement accessibles aux riches.

Le puissant désir d’une durée de vie plus longue crée un marché prêt à accueillir des thérapies exotiques dont l’efficacité n’est pas démontrée. Ainsi Ambrosia, une start-up américaine fondée en 2016, offre-t-elle aux cadres supérieurs de la Silicon Valley des transfusions de "sang jeune", quoique l’entreprise ait interrompu cette année ses traitements à la suite d’un avertissement des autorités régulatrices de la santé aux Etats-Unis. La metformine, un antidiabétique, dont certains assurent qu’il prévient le cancer ou la démence, connaît aussi, depuis peu, les faveurs de ceux qui se soucient d’allonger la vie.

Plus sérieusement, l’analyse du génome humain par l’entreprise américaine 23andMe a ouvert d’intéressantes perspectives sur notre vulnérabilité à certaines maladies tout comme sur ce qui concerne notre ascendance. Craig Venter, un pionnier de la cartographie du génome humain, a pour ambition d’analyser les génomes des milliers de bactéries que nous avons dans le ventre, écosystème interne qui pourrait fort bien s’avérer crucial pour notre santé.

Dans la Silicon Valley, la quête d’une éternelle jeunesse repose non seulement sur l’immense richesse des pontes du secteur technologique, mais aussi sur une culture qui considère qu’à trente ans, on est sur la pente descendante. Le futurologue Ray Kurzweil porte ses espoirs sur une "vitesse de libération" métaphorique, acquise dès lors que les progrès de la médecine iront si vite que l’espérance de vie augmentera chaque année de plus d’une année, nous permettant ainsi d’échapper à l’attraction de la mort et ouvrant les portes de l’immortalité. A moins que les ordinateurs ne se perfectionnent tellement que nous puissions importer nos cerveaux dans des simulacres électroniques et perpétuer de cette façon notre conscience et nos souvenirs.

L'immortalité humaine, c'est de la science fiction

Mais les partisans les plus fervents d’une longévité augmentée s’inquiètent de ne pas atteindre dans le laps de temps imparti à leur propre vie cette "vitesse de libération", et souhaitent par conséquent que leur corps soit congelé dès leur mort, jusqu’au moment où l’immortalité sera devenue possible. Voici peu, trois professeurs du Royaume-Uni (dont aucun, je suis heureux de le dire, ne vient de Cambridge, mon université) ont passé un contrat qui stipule que le sang de leur corps mort sera remplacé par de l’azote liquide. L’un d’eux a signé pour l’option tout-en-un, de luxe, avec le Cryonics Institute, installé dans le Michigan, tandis que les deux autres ont choisi une solution moins chère proposée par une entreprise de l’Arizona nommée Alcor, qui ne congèlera que leur tête. Tous trois admettent que les chances de résurrection sont maigres, mais font remarquer qu’elles seraient, sinon, totalement nulles.

Il me semble difficile de prendre au sérieux une telle aspiration. Et je préfère finir mes jours dans un cimetière anglais que dans un congélateur américain. Je ne pense pas que si les techniques de cryogénisation devaient un jour être couronnées de succès il en sorte aucun bien. Supposons qu’Alcor reste en activité et s’occupe comme il se doit des corps congelés par cryogénisation pendant le nombre de siècles requis. Les cadavres seraient ressuscités dans un monde où ils feraient figure d’étrangers, des réfugiés du passé.

Peut-être seraient-ils traités avec bonté, comme la plupart des gens pensent que nous devrions traiter aujourd’hui les demandeurs d’asile en détresse ou les tribus déplacées d’Amazonie. A la différence de ces derniers pourtant, c’est par choix que les cadavres décongelés ajouteraient leur fardeau à celui des générations futures; la considération dont ils feront l’objet est donc rien moins que certaine.

La perspective de l’immortalité humaine n’a longtemps été qu’un truc de science-fiction. Le monde sera meilleur si elle le demeure.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2019
Par Rédaction Medias24
Le 17 juillet 2019 à 11h08

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