Visas, chemin de croix et parcours du combattant
Ceux qui étaient adolescents dans les années 1970 s’en souviennent bien. La Carte ferroviaire InterRail, mise à disponibilité pour toute la jeunesse marocaine de l’époque, moyennant une somme forfaitaire initiale, permettait l’accès rapide au Vieux continent. Les visas n’étaient pas en vigueur et nos jeunes disposaient de plus de facilités que ceux d’aujourd’hui pour accéder à l’Europe. Ils avaient toute la latitude de voyager librement, connaître les cultures et les mœurs du Vieux continent, et s’ouvrir sur le monde.
C’est cette génération ouverte d’esprit et imprégnée de culture européenne qui est maintenant au pouvoir. Elle gère, aux différents niveaux - économique culturel et politique - les relations de notre pays avec l’Europe. Elle est pleine de bonnes intentions à l’égard de nos voisins du Nord et participe d’une manière ou d’une autre à l’épanouissement de ces rapports.
Cependant, un phénomène commence insidieusement à changer la donne. Le refus manifeste de certains pays européens d’accorder des visas d’accès à son territoire à ces hauts cadres, sans raison valable, passe mal. Ces personnes, qui hier y accédaient sans visa, remplissent pourtant toutes les cases pour voyager à travers le monde, notamment dans des pays très fermés à l’immigration.
Ces Marocains, et surtout leur progéniture, garderont en mémoire ces humiliations pour longtemps encore. Eux qui étaient habitués à passer leurs vacances en Espagne, en France ou dans d’autres pays européens, voilà qu’ils subissent de plein fouet une fin de non-recevoir de la part des pays membres de l’espace Schengen. On les prend pour des resquilleurs qui veulent s’y installer illégalement, alors qu’ils ne le sont pas et ne veulent pas l’être. Ils ne changeront pour rien la qualité de vie qu’ils ont au Maroc, et qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs.
Un cache-misère pour se donner la sensation de lutter contre la migration
La liberté de mouvement légal des personnes est une composante inaliénable des droits de l’homme inscrite dans la charte des Nations unies. Les Européens doivent s’en rappeler, eux qui ont participé à la rédaction de ce texte fondateur. Il est inconcevable de prôner la libre circulation des biens et des marchandises et d’exclure la liberté des humains à pouvoir se déplacer légalement là où ils veulent séjourner. Ce n’est pas en refusant des visas à des cadres utiles à l’épanouissement de la coopération bilatérale que l’on pourra venir à bout de l’immigration clandestine.
Le visa est devenu, pour les gouvernements européens, un cache-misère pour se donner la sensation de lutter contre la migration, alors que tous les spécialistes s’accordent sur le fait qu’elle ne fera qu’augmenter avec les crises politiques et le dérèglement climatique. Avec les moyens techniques puissants et sophistiqués, la Méditerranée n’est plus la frontière infranchissable. Cette mer est devenue, pour toutes sortes de trafiquants, un lac ou une piscine municipale facile à enjamber.
Le visa apparaît donc comme l’instrument le plus approprié dans les politiques migratoires européennes. Il est le prérequis avant le départ, pour un bref ou long séjour. On l’impose pour sélectionner les heureux élus, mais après que nos concitoyens aient fourni des documents et des justificatifs parfois confidentiels sur leurs personnes et leurs fortunes. D’après plusieurs témoignages relevés par la presse, ces tracasseries administratives sont loin de répondre aux droits humains et à la promotion des bonnes relations entre États.
Pour rester uniquement au niveau de la catégorie des cadres, entrepreneurs, chercheurs et artistes, les documents qu’il faut présenter pour obtenir le sésame dépassent l’entendement. Outre les informations sur l’état civil, chaque personne doit présenter titre de voyage, objet de séjour, nom et qualité de l’accueillant ou réservation d’hôtel, justificatifs de ses moyens financiers. Tous ces services, désormais externalisés, peuvent varier souvent vers plus d’exigence.
Les chercheurs se rendant en Europe pour une formation ou un séminaire doivent fournir une attestation d’accueil de la part des organisateurs, dûment signée et authentifiée. Pour un artiste qui anime ou participe à un spectacle, rémunéré ou pas, il doit présenter lui aussi un contrat visé par l’administration du pays d’accueil avant de s’envoler jouer sa performance. Tous ces documents ne sont qu’une partie d’un tas de pièces inutiles et ennuyeuses.
Des restrictions qui éloignent la France de nous
Les postes diplomatiques et consulaires européens au Maroc connaissent pourtant tous nos entrepreneurs et autres artistes. Ils savent pertinemment qu’ils n’auront jamais l’intention de quitter leur pays pour s’installer en Europe. Mieux que ça, ils ont souvent recours à leurs services comme influenceurs dans notre société. Avant l’externalisation des visas, ces consulats connaissaient mieux leurs activités, leur intégrité et leur fiabilité, et s’en servaient comme relais pour le renforcement de la coopération bilatérale.
On comprend aisément que l’octroi d’un visa répond à la volonté de certains États européens d’orienter les flux migratoires de façon à répondre aux besoins de leurs économies. Comme celles-ci sont en crise et n’absorbent plus de mains-d’œuvre comme jadis, ils tentent de contrôler au maximum les mouvements humains. On impose donc le visa pour sélectionner les heureux élus afin de pouvoir intégrer les uns, et être sûr que les autres reviendront chez eux sans encombre.
La réduction drastique du nombre de visas octroyés aux citoyens du Royaume par le gouvernement français fut une décision hâtive irréfléchie, prise sans doute sous un coup de colère. On peut aisément la comprendre à travers les défis électoraux et la montée de l’extrême droite. Elle ne rend pas service à la France à moyen et long terme. Au contraire. Les Marocains ont déjà trouvé d’autres destinations faciles d’accès pour promener leurs progénitures. Ces restrictions imposées aux citoyens marocains éloignent encore plus la France de nous, au profit d’autres acteurs qui n’attendaient que ça pour l’évincer de la région.
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