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Wagner, quand la créature échappe à son créateur

Le président russe Vladimir Poutine vient d’enregistrer une défaite cuisante par la récente révolte du groupe paramilitaire Wagner. Ayant lui-même aidé à la création de cette entreprise guerrière, dont l’objectif premier était d’imposer la puissance russe par la force, il en sort affaibli. L’image du président invincible, déjouant toutes les manœuvres de l’Occident, en ressort fragilisée aux yeux de son peuple d’abord, puis des autres pays qui, jusqu’alors, soutenaient sa politique anti-occidentale.

Le 7 juillet 2023 à 17h14

Le volte-face du chef de Wagner Evgueni Prigogine qui, le 23 juin dernier, décide de marcher sur Moscou, reste énigmatique et n’a pas révélé tous ses secrets. Il a cependant démontré les failles d’un pouvoir qui voulait se montrer au monde comme solide et uni. Ce n’est pas l’Occident qui en est cette fois-ci responsable, mais bel et bien l’entité paramilitaire Wagner, qui avait jusqu’alors toute la confiance du président.

Créé par le président Poutine et son ancien lieutenant des services de renseignement Dimitri Outkine, Wagner avait comme objectif de renforcer la présence russe dans le monde. Evgueni Prigogine, nommé chef de Wagner, est une vielle connaissance de Poutine, qui a grandi dans les bas-fonds de Saint-Pétersbourg. Bagarreur et violent, il a passé neuf ans de sa vie derrière les barreaux pour une série de cambriolages et d’agressions. A sa sortie, il reprend des activités dans le domaine de la restauration où Poutine était reçu avec bien des égards. Celui-ci l’aidera à développer ses affaires dans la restauration de luxe et fera de lui un homme qui compte dans le landerneau russe.

En raison de cette proximité, Prigogine décrochera de juteux contrats dans la restauration avec les administrations publiques dont la police, l’armée et les écoles. Pendant son apogée, Prigogine reconnaîtra l’aide précieuse que lui a apportée Poutine pour développer ses affaires. "Il a vu que je n’avais pas peur de débarrasser les assiettes sales", dira-t-il, ironiquement, à son entourage. Poutine lui confiera par la suite de chapeauter le groupe Wagner et l’Internet Research Agency (IRA), deux outils de conquête, l’un guerrier et l’autre de propagande.

Wagner, une structure loin de tout contrôle étatique

Créé en 2010, Wagner était destiné à donner un coup de main aux interventions militaires russes à l’étranger pour éloigner tout soupçon sur l’armée officielle. Son objectif premier était de renforcer l’influence russe dans des pays en crise comme au Mali, en République centrafricaine ou en Syrie, avant de s’étendre au Soudan, à la Libye puis à l’Ukraine. Exploitant sur place tout ce qu’elle trouve comme ressources minières et matières précieuses, Wagner devient ainsi une importante structure, autonome et dangereuse, qui se gère loin de tout contrôle étatique.

À ses débuts, le groupe Wagner prêtait discrètement main-forte à des régimes militaires proches de la Russie. Moscou niait tout lien avec cette organisation, pendant que ses mercenaires menaient de sales opérations en Afrique, souvent sans scrupules ni état d’âme. Le gouvernement russe s’inquiétait peu des exactions commises dans des pays lointains du moment où cela servait son influence et ses intérêts géostratégiques.

Lorsque la France proposa en 2017 au Conseil de sécurité des Nations Unies une résolution pour livrer à la Centrafrique des armes, la Russie opposa son véto, qui ne sera levé que des mois après. Entre temps, des négociations ont été entreprises entre Moscou et Bangui pour la création d’une société d’exploitation minière et l’usage d’un aérodrome qui seront gérés par Wagner. Les livraisons d’armes comme les hommes viendront tout naturellement de la Russie.

Une alternative peu coûteuse

Le lien entre Wagner et la Russie officielle, longtemps tenu secret, est devenu avec le temps une évidence. Les opérations militaires menées par le groupe démontrent qu’il n’est pas composé de néophytes ou d’enfants de cœur. L’encadrement est mené par des anciens militaires expérimentés, dont certains sont des vétérans de l’armée russe. En les engageant au sein de l’entreprise Wagner, Moscou veut les maintenir en activité pour servir ses intérêts géostratégiques.

C’est ainsi que Wagner est devenu l’alternative la moins coûteuse et la plus malléable pour mener des actions extérieures d’envergure sans l’envoi de l’armée régulière, comme le fait l’Occident. Son pendant économique et ses exploitations minières en Afrique aident à mener des actions extérieures sans mobiliser de grandes ressources financières conséquentes. De même, ses membres peuvent se mouvoir aisément en civils et trouver sur place l’armement qu’il leur faut pour accomplir leurs tâches.

Jusqu’à la récente révolte de Prigogine, la Russie niait tout lien avec Wagner. Face aux exactions commises par ce groupe, Moscou contestait toute implication officielle dans des conflits menés par Wagner à l’étranger, tout en en tirant profit. Cela lui a permis d’engranger quelques avantages diplomatiques momentanés et de court terme. Avec la récente insurrection de Wagner, cette posture est devenue intenable, et Poutine est dans l’obligation, soit de la dissoudre, soit de la réformer.

Un discours peu rassurant

Car c’est la première fois que quelqu’un de l’intérieur de l’establishment, en la personne de Prigogine, se lève et défie ouvertement, armes à la main, le président Poutine et son ministre de la Défense Serguei Choigou. Il y avait par le passé des opposants politiques pacifistes comme Alexeï Navalny. Cette fois-ci, c’est l’un de ses proches fidèles qui a tenté de défier, et même de renverser, tout le système instauré par Poutine.

La facilité déconcertante par laquelle les troupes de Wagner ont marché sur Moscou ont laissé les observateurs perplexes. Comment se fait-il que des troupes, lourdement armées, puissent marcher vers Moscou sans rencontrer d’obstacles, dans un pays considéré de surcroît comme l’un des plus surveillés de la planète ? Cela en dit long sur la désorganisation du pays, et sur le manque d’autorité de Poutine sur une partie des forces armées.

Si l’avancée des militaires de Wagner n’a été arrêtée que suite à l’intervention du président biélorusse, le discours de Poutine qui a suivi la mutinerie n’a pas rassuré pour autant. Adepte des discours fleuves, il en a cette fois-ci tenu un bref de trois minutes, dans une cour du Kremlin et devant des militaires, pour dire que le pays a évité de peu une guerre civile. Cette posture, au lieu de rassurer, a crée, au contraire, plus de désarroi au sein de la Russie, et des interrogations au-delà.

Il n’en reste pas moins que cette mutinerie subite a affaibli Poutine et terni son image sur le plan intérieur, comme elle a discrédité également sa politique sur le plan internationale Le cœur du système a été touché et l’équilibre des forces a été affecté par la révolte de ces paramilitaires de Wagner pourtant choyés par Poutine. Les effets de ce soulèvement se feront sentir pour longtemps encore à l’intérieur de la Russie, comme dans les zones de conflit où Wagner opère.

L’image d’homme fort de Poutine a été terni

Après cette secousse, la réorganisation des troupes de Wagner devrait être à l’ordre du jour en Russie pour éviter qu’un évènement se répète. Affaibli, Poutine doit aussi rassurer ses proches alliés, comme la Chine, l’Iran ou la Turquie, dont le président Erdogan avait subi lui aussi un coup d’Etat similaire en 2016. Il aura donc deux guerres à mener. Celle en cours en Ukraine, où l’apport de Prigogine manquera à l’armée russe, et celle à l’international, où son image d’homme fort a été terni par Wagner, qu’il a lui-même créé.

Tout laisse cependant à croire que Poutine n’hésiterait pas à renforcer plus encore ses pouvoirs, en adoptant une politique de reprise en main plus ferme, et en allant jusqu’à procéder à des purges au sein des troupes de Wagner si cela s’avère utile et nécessaire. Assuré que les principales composantes de la société russe sont encore avec lui, il pourrait être tenté de laver son honneur de la sorte.

Cette voie extrême pour laver l’humiliation pourrait provoquer un regain d’agressivité à l’égard de l’Ukraine, comme dans les autres zones de conflits à travers le monde, où les troupes de Wagner stationnent toujours. L’autre chemin raisonnable qu’il pourrait emprunter serait de s’extirper du guêpier ukrainien, où tout porte à croire qu’il n’en sortira pas vainqueur. Mais là encore, Poutine est allé trop loin pour faire marche arrière. Ce n’est pas dans son ADN.

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Le 7 juillet 2023 à 17h14

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