Covid. Pr El Adib tire la sonnette d’alarme au sujet de la situation sanitaire
Ahmed Rhassane El Adib, professeur en anesthésie-réanimation au CHU Mohammed VI de Marrakech, s'inquiète de la situation sanitaire au Maroc. Il déplore qu’une grande partie de la population ne respecte plus les mesures barrières et craint l’arrivée d’une nouvelle vague de contaminations.
L’inquiétude concernant l’évolution de la situation sanitaire au Maroc se confirme auprès des médecins. Certes, les services de réanimation reçoivent moins de malades Covid que par le passé, nous a fait savoir hier le Dr Jamal Eddine Kohen, président de la Fédération nationale d’anesthésie-réanimation (FNAR) et de la Société marocaine d’anesthésie, d’analgésie et de réanimation (SMAR), mais cette accalmie est susceptible d’être rompue à tout moment.
C’est justement ce que semble voir se profiler le Dr Ahmed Rhassane El Adib, professeur en anesthésie-réanimation au CHU Mohammed VI de Marrakech, lui qui nous disait, fin février, que l’équilibre épidémiologique était extrêmement fragile. Selon lui, l’épidémie a battu son plein entre juillet et décembre ; le virus a largement circulé pendant cette période et une immunité naturelle s’est créée, mais la prudence est toujours de mise. "Le taux de létalité est bas, la campagne de vaccination avance à grands pas ; je suis optimiste, mais je suis aussi prudent. Nous sommes en train d’atteindre une phase où les réinfections pourraient survenir, notamment avec les nouveaux variants. Nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle vague ; le virus est toujours là et l’épidémie va se poursuivre encore longtemps", déclarait-il en effet.
Des patients en réanimation "de plus en plus jeunes"
Un mois plus tard, son constat se confirme : "Au Maroc, nous avons vécu ces images cauchemardesques", a-t-il écrit hier sur son compte Facebook en référence à la situation au Brésil et en France notamment, et, poursuit-il, "au moment où on commence à s’en éloigner, on a la vague impression qu’une autre vague pointe son nez, les patients continuent à arriver dans les services de réanimation, 75 nouveaux cas en réanimation rien que les dernières 24 heures…" Il rappelle au passage que "les différents variants sont là ; ils sont plus contagieux et forcément plus mortels ; ils vont évoluer normalement pour remplacer les souches classiques, comme partout ailleurs dans le monde".
D’après ses observations, deux éléments ressortent concernant l’admission, durant ces derniers jours, des patients en réanimation : ils développent des formes "de plus en plus graves" et sont "de plus en plus jeunes". Ce constat, le Dr Mohamed Mouhaoui, responsable du service d’accueil des urgences au CHU de Casablanca, l’a également formulé hier auprès de Médias24 : "Les cas que nous accueillons aux urgences sont relativement plus jeunes, entre 60 et 65 ans."
Contacté par Médias24, voici ce que le Dr El Adib nous dit aujourd’hui : "Par rapport au nombre de tests réalisés, le nombre de nouveaux cas en réanimation (que ce soit hier ou avant-hier) plafonne aux alentours de 18%. Cela signifie que 18% des personnes testées présentent des formes graves – et, surtout, que le nombre de tests effectués est inférieur au nombre de tests requis. Il y a donc des personnes porteuses du virus qui ne sont pas diagnostiquées et qui sont en train d’en contaminer d’autres. Certaines d’entre elles vont développer des formes graves et vont être prises en charge avec beaucoup de retard parce que la machine diagnostic-thérapie ne fonctionne pas. La population cible ayant déjà été vaccinée, elle ne développe pas de forme grave – ce qui signifie au passage que la vaccination fonctionne. Ce n’est donc pas elle qu’on retrouve dans les services de réanimation, mais des personnes plus jeunes qui payent le prix de ne pas avoir accès à la vaccination pour l’instant, mais aussi et surtout le prix du retard de diagnostic."
Les gestes barrières délaissés
Le Dr Ahmed Rhassane El Adib s’inquiète aussi du "relâchement remarquable par rapport au respect des mesures barrières et de distanciation physique", écrit-il dans son post Facebook. Et ce n’est pas nouveau : fin février, dans le même article, voici ce qu’il nous disait concernant la ville de Marrakech : "Les rassemblements battent leur plein ; c’est extrêmement dangereux. On voit des accolades, des embrassades, des rassemblements… La journée, les cafés sont bondés. Certes, la campagne de vaccination est encourageante, mais l’équilibre sur lequel nous sommes actuellement est extrêmement fragile."
"Les gens pensent que la crise est derrière nous alors que c’est faux. On voit bien ce qui se passe ailleurs ; en France, en Italie, en Allemagne, sans parler du Brésil", réagit aujourd’hui le Pr Adib. "Ces évolutions épidémiologiques s’inscrivent dans la durée ; l’augmentation est progressive et discrète mais en France par exemple, où on a eu l’impression d’une certaine stabilité pendant un moment, la situation explose à cause des variants. Dans certains pays, la troisième vague est encore plus violente que les précédentes. J’ai été très modéré dans mes propos sur Facebook : la réalité au Maroc dépasse largement ce qu’on voit."
Le Dr Jamal Eddine Kohen a lui aussi évoqué les mesures barrières et d’hygiène, hier auprès de notre rédaction, insistant sur le fait qu’elles doivent "être strictement respectées, pour qu’une fois la première phase de la vaccination achevée, on puisse envisager collectivement une certaine levée des mesures sanitaires."
Or pour l’instant, l’heure est au ralentissement concernant la vaccination. Ce qui n’est pas sans inquiéter le Pr Ahmed Rhassane El Adib : "La vaccination freine pour plusieurs considérations, y compris pour les personnes qui devaient avoir leur deuxième dose et qui sont perturbées par le tollé médiatique et les marchands du doute, alors qu’elles ne présentent aucun risque puisque la première (dose, ndlr) s’est bien passée pour [elles]."
"Il y a effectivement des marchands de doute qui profitent du tollé médiatique autour du vaccin AstraZeneca pour dissuader les gens de ne pas prendre leur deuxième dose. Certains, d’ailleurs, ne sont pas venus prendre leur deuxième dose parce qu’ils ont peur des effets indésirables, alors que s’ils n’en ont développé aucun lors de la première dose, il n’y a pas de raison qu’ils en développent pour la seconde. Ils restent donc avec une seule dose et ne sont protégés qu’à moitié. S’ils contractent le virus, ils diront que le vaccin ne marche pas, alors qu’en réalité, ce sera parce qu’ils n’ont pas reçu leur seconde dose et ont été insuffisamment protégés", conclut le Pr Ahmed Rhassane El Adib.
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