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ECONOMIE

Hassan Sentissi: “Nous sommes responsables du déficit commercial avec la Turquie

Si le président de l'ASMEX salue la position du gouvernement qui semble déterminé à rééquilibrer l'accord de libre-échange avec la Turquie. Il dénonce un manque de soutien des exportateurs de la part de l'Etat, alors que les opérateurs turcs sont parfois subventionnés par leur gouvernement.

Hassan Sentissi: “Nous sommes responsables du déficit commercial avec la Turquie
Othmane Bentaouzer
Le 4 décembre 2019 à 16h09 | Modifié 11 avril 2021 à 2h44

Le déficit commercial du Maroc vis-à-vis de la Turquie ne cesse de se creuser depuis l'entrée en vigueur en 2006 de l'accord de libre-échange entre les deux pays. En 2018, il a atteint 1,7 milliard de dollars, soit 16 milliards de DH. Un chiffre record.

Les produits turcs envahissent le marché marocain, alors que les produits marocains peinent à pénétrer le marché turc. "Ce n’est pas la faute des Turcs. Nous sommes les responsables", a déclaré à Médias24 Hassan Sentissi, président l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX). Pour lui, c’est le côté marocain qui continue à accepter les termes d’un accord qui n’est pas en notre faveur. "Il faut que ça change", martèle-t-il.

Il existe 3 problèmes auxquels le Maroc doit apporter une réponse urgente pour réduire son déficit commercial avec la Turquie. Il s’agit de renforcer la protection contre les importations préjudiciables à l'industrie locale, d’augmenter l’offre exportable et de lutter contre les barrières non tarifaires.

Renforcer l'offre exportable nécessite un soutien public fort

Le Maroc semble aujourd’hui déterminé à réajuster l’accord de libre-échange qui le lie à la Turquie. Une réunion s’est tenue le jeudi 28 novembre entre le ministre de l'Industrie, du commerce et de l'économie verte et numérique, Moulay Hafid Elalamy, et son homologue turque, Ruhsar Peckan, pour discuter de l’aggravation du déficit commercial en faveur de la Turquie. Le ministre avait même déclaré que le Maroc pourrait dénoncer l’accord de libre-échange.

A l’issue de la réunion, il a été décidé de la constitution d’une équipe technique conjointe qui sera chargée d’identifier les secteurs marocains susceptibles de relever le niveau des exportations marocaines.

Le ton choisi par Moulay Hafid Elalamy a été salué par Hassan Sentissi. Pour ce dernier, il faut faire le choix entre revoir tous les accords de libre-échange ou voir l'industrie locale couler. "Les pays doivent importer les produits de première nécessité (pétrole, gaz, blé), et produire eux-mêmes les produits manufacturés", a déclaré le président de l’ASMEX. Selon lui, exporter plus, importer moins, telle est l'équation qui doit être adoptée et non l’inverse.

Mais l'offre exportable du Maroc est confrontée à de sérieux problèmes. Une étude du HCP de 2018 a indiqué que 60% de cette offre était dépourvue d’une réelle valeur ajoutée. S’ajoute à cela que certains produits ne sont pas compétitifs sur le marché international. Pour améliorer l'offre exportable, il faut donner les moyens aux exportateurs. Le Maroc performe sur quelques secteurs qu’il peut développer encore plus comme le textile, les engrais et plus récemment l’automobile.

Pour Hassan Sentissi, les exportateurs marocains n'ont pas les moyens pour améliorer l'offre exportable, contrairement aux turcs qui reçoivent des subventions de leur gouvernement. "Nous ne demandons pas de subventions à l'Etat, mais simplement un soutien. Le crédit à l'export qui était octroyé par Bank Al-Maghrib a disparu. Certains exportateurs marocains ne disposent même pas de biens à hypothéquer", a confié Hassan Sentissi à Médias24. Pour lui, il faut aujourd'hui beaucoup d'effort et de courage pour que les exportateurs marocains puissent relever la tête. 

Les mesures de défense commerciale sont-elles efficaces ?

Les exportations marocaines ont du mal à décoller, tandis que les importations augmentent. Les produits de textile turcs ont par exemple inondé le marché marocain, et ce au détriment de la production nationale.

Face à ce constat, les mesures de défense commerciale doivent être renforcées quand leur mise en place peut être justifiée. En 2014, le Maroc a appliqué des droits anti-dumping de 11% sur les importations d’acier en provenance de Turquie. En septembre dernier, une autre protection a été appliquée par la mise en œuvre d’une mesure de sauvegarde de 25% sur les importations des tôles laminées à chaud.

Les importations turques ont également fortement impacté le secteur du textile. En 2018, le Maroc a instauré une mesure de sauvegarde pour restreindre les importations de textile et favoriser la production locale. Mais il s’agit d’une mesure provisoire qui prendra fin en décembre 2021.

Pour Hassan Sentissi, ces mesures sont non simplement insuffisantes mais inefficace. "Il suffit de voir combien Maghreb Steel a coûté au pays, et ça va nous coûter encore plus si nous continuons sur cette route". Pour le président de l’ASMEX, il faut opter pour des décisions plus fortes que les mesures de sauvegarde ou anti-dumping. "Le Maroc est perdant dans cet accord avec la Turquie, mais également dans les autres accords de libre-échange. Il est temps de renégocier tous ces accords". 

Agir contre les barrières non tarifaires

Exporter vers la Turquie n’est pas une chose aisée. Les exportateurs marocains sont confrontés à plusieurs barrières non-tarifaires qui empêchent le développement des exportations marocaines vers la Turquie.

Pour Hassan Sentissi, les turcs recourent à plusieurs arguments pour bloquer nos produits chez eux. "Il y a quelques jours, deux conteneurs marocains ont été bloqués parce qu'il y avait 4 ou 5 mouchoirs de plus non déclarés", a déclaré le président de l'ASMEX.

Un industriel marocain du textile abonde dans le même sens : "Evidemment qu'il y a des barrières non tarifaires en Turquie. Quand les turcs ont signé l'accord de démantèlement des barrières tarifaires, ils avaient déjà en tête les barrières non tarifaires à appliquer.

"A l’occasion d’une foire de textile qui a eu lieu en Turquie, tous les conteneurs des exposants marocains ont été bloqués par les autorités turques. Pour cause : l’existence d’un colis non déclaré contenant du matériel de bureau". Notre interlocuteur a ajouté qu’il était normal d’apporter du matériel de bureau dans un salon. Mais les opérateurs marocains ont suspecté un prétexte pour refuser l’entrée des marchandises. Les exportations des produits textiles du Maroc vers la Turquie sont très faibles, alors que celles à destination de la France ou l’Espagne affichent une bonne performance.

Le Maroc est déficitaire sur 84% des produits échangés avec la Turquie

Sur 93 catégories de produits échangés entre le Maroc et la Turquie en 2018, le Royaume affiche un solde positif dans seulement 15 catégories. Les produits dans lesquels le Maroc affiche un solde positif dans ses échanges avec la Turquie sont entre autres les produits chimiques inorganiques, les produits alimentaires, le poisson, les engrais, le sucre, le sel et les matériaux de plâtrage. Ces produits totalisent 62% de la valeur totale des exportations marocaines vers la Turquie en 2018.

D’autre part, le Maroc réalise une bonne performance dans l’échange de certaines marchandises dont la balance demeure pourtant déficitaire. Il s’agit par exemple du cuivre, les ouvrages en cuivre, les bijoux, les pierres et métaux précieux et semi-précieux. Dans cette catégorie de marchandises, les exportations du Maroc ont atteint 49,6 millions de dollars contre 58,8 millions de dollars d’importations.

Toutefois, certaines catégories de marchandises connaissent un déficit très élevé qui a atteint 337 millions de dollars pour l’automobile en 2018. La Turquie abrite en effet plusieurs constructeurs automobiles comme Ford, Renault, Hyundai et Toyota. Le pays est le premier fournisseur du Maroc en voitures utilitaires et le 4ème en voitures de tourisme. Ainsi, le Maroc a importé 467,9 millions de dollars de véhicules de la Turquie et en a exporté 130,2 millions de dollars en 2018.

D’autres catégories de marchandises connaissent également un déficit énorme. Il s’agit du fer et de l’acier (249,5 M$), des fibres synthétiques (124 M$), du coton (110,9 M$) et du plastique (94,3 M$).

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Othmane Bentaouzer
Le 4 décembre 2019 à 16h09

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