Loi-cadre sur l’éducation : “Enseigner les sciences en arabe est suicidaire”
L'arabisation totale est un échec. Poursuivre dans cette voie est suicidaire. Les chiffres le prouvent. Voici les avis de trois experts.
La vision stratégique de l'enseignement 2015-2030 a été adoptée il y a quatre ans. En février 2016, le Roi a relancé le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane au sujet de la loi-cadre. Cela se passait en Conseil des ministres. Nous sommes en avril 2019, et revoilà que le PJD bloque encore ce projet à cause de l'article 31 qui autorise l'enseignement des matières scientifiques ou techniques en langues étrangères.
Nous avons demandé à trois experts et intellectuels si ces matières pourraient/devraient être enseignées en langue arabe. Et si le fait de les enseigner en langues étrangères pose vraiment un problème pour les principaux concernés qui sont les élèves, et pour leur avenir.
Voici leurs réponses:
Driss Khrouz: Des résultats négatifs flagrants
L'éminent chercheur Driss Khrouz estime que le projet de loi-cadre doit être adopté "d'urgence", et qu'il finira par l'être, "même à une courte majorité".
"Quoi qu’il arrive, cette loi transcende tous les partis et finira par s’imposer.
"A moins d’être de mauvaise foi, le constat de l’échec de l’arabisation est latent et même flagrant. Plusieurs indicateurs montrent clairement la faillite du système.
"Le marché du travail n’a pas besoin de profils ne maîtrisant aucune langue. Ajoutez à cela la baisse des taux de réussite des étudiants maths-sup / maths-spé, l’effondrement de 50% des admissions des Marocains dans les grandes écoles à l’étranger...
"Aucune grande université étrangère n’acceptera un simple arabisant et les Marocains sont de moins en moins nombreux à s’y inscrire. De plus, aucun pays ne recrutera un lauréat en langue arabe.
"A contrario, le taux élevé de réussite au bac international prouve que l’enseignement en français ou en anglais est une chance pour poursuivre des études supérieures puis pour s’insérer dans le marché du travail.
"Personne ne peut donc contester l’utilité de cette loi-cadre qui fait appel à l’enseignement des matières scientifiques, en particulier en français. Etant un pays francophone depuis plus d’un siècle, nous avons toutes les chances d’y arriver.
"En effet, le seul domaine où le Maroc a investi est la langue française. Commençons donc à l’enseigner pour préparer le terrain ensuite à l’anglais.
Surenchère politicienne à l’horizon 2021
"Il ne s’agit pas de remplacer notre identité mais d’utiliser notre expérience pour que les Marocains n’aient plus à se saigner pour offrir à leurs enfants une bonne éducation.
"Soyons lucides, l’arabe et l’amazigh sont mal enseignés car le Marocain ne maîtrise ni l’un ni l’autre et nous sommes dans une logique suicidaire.
"Certains jouent de l’idéologie avec des arguments identitaires démagogiques. Il n’y a qu’à voir les luttes énormes au sein du PJD. J’espère vraiment que l’ignorance ne sera pas utilisée comme instrument de destruction massive.
"C’est un jeu politique très malsain. L’acharnement de ce parti vient de ses turbulences et de la proximité du futur scrutin législatif. Personne ne veut remettre en cause la place de l’arabe mais cette réforme est nécessaire.
"Elle finira pas être adoptée grâce aux voix du PAM même si cela doit se faire à une courte majorité car il y va de l’intérêt de la Nation", conclut Khrouz.
Sans adoption du PLC, la vision 2030 tombera à l’eau
Un proche de l’équipe ministérielle, souhaitant rester anonyme, affirme que le Maroc ne peut pas rester dans la situation actuelle sous peine de continuer à exclure du marché du travail la majorité des jeunes ayant des parents désargentés.
"En dehors des jeunes qui fréquentent des établissements privés, tous les collégiens et les lycéens du secteur public qui veulent faire des études scientifiques sont condamnés à l’échec. En cause, une arabisation très mal préparée.
"En fait, c’est un drame national et même international sachant qu’aucun pays arabe ne produit de la recherche scientifique dans des publications internationales.
"En tant que technicien des langues, si ce projet de loi-cadre n’est pas adopté rapidement, la grande réforme promise à l’horizon 2030 sera vidée de son sens", prévient notre expert qui sera chargé de la concrétisation de la réforme.
Aassid: "Un chef de l’exécutif convaincu mais sous intense pression"
Selon l’intellectuel Ahmed Aassid, les partis conservateurs ne veulent pas être réalistes et objectifs sur cette question.
"Ils continuent à s’accrocher à leur idéologie et refusent de faire le bilan de l’arabisation des matières scientifiques mise en œuvre par l’Istiqlal sans préparation de l’arabe oral à la fonction de langue d’enseignement.
"Après l’échec total, ils ne veulent pas comprendre pourquoi on ne peut plus continuer sur cette voie d’arabisation.
"Dans le même temps, ils continuent à défendre l’arabe alors que leurs enfants sont dans des missions étrangères ou des établissements privés où le français est la principale langue d’enseignement.
"Le chef du gouvernement est convaincu de la nécessité de revenir au français pour l’enseignement des matières scientifiques et techniques mais il est soumis à une pression intense du MUR (mouvement unicité et réforme) qui est la matrice idéologique du parti sans compter la récente violente charge de Benkirane.
"Il n’y a pas d’autre solution que de revenir au français car poursuivre l’arabisation sera suicidaire quand on sait que seuls 12% des lycéens scientifiques poursuivent des études universitaires et que 5% obtiennent un diplôme supérieur.
"L’arabisation fait les affaires du PJD"
"Selon moi, l’acharnement des conservateurs s’explique par le fait que le processus d’arabisation a commencé avec celui de l’islamisation du Maroc.
"Pour sauvegarder leur électorat, les islamistes du PJD sont obligés de préserver l’arabisation en rejetant le français sous peine de perdre tous les scrutins.
"Si jamais on adopte l’anglais, ils feront pareil car les langues étrangères menacent leur avenir. Pour résumer, les trois piliers du PJD sont l’ignorance, la pauvreté et l’arabisation sur lesquels ce parti prospère.
"Malgré les violentes charges, je suis persuadé que cette loi sera adoptée grâce à l’apport numérique des autres partis politiques qui devront exercer une pression sur le PJD pour la faire passer", conclut Aassid qui se dit optimiste car cette loi-cadre est une décision royale.
Ci-après, la vidéo de Abdelilah Benkirane appelant son parti à combattre le projet de loi-cadre sur l'Education:
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