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Dr. Imane Kendili : « La prise en charge de la schizophrénie au Maroc nécessite des réformes urgentes »
Imane Kendili, cheffe de service au Casablanca Psychiatry and Addictology Center à Akditalife Bouskoura

Dr. Imane Kendili : « La prise en charge de la schizophrénie au Maroc nécessite des réformes urgentes »

Le 18 juillet 2024 à 12h03

Dr. Kendilli aborde la schizophrénie, un trouble mental encore tabou au Maroc, malgré une prise de conscience accrue. La stigmatisation associée à cette maladie impacte profondément la vie des patients et de leurs familles, notamment lors des hospitalisations. La perception de la schizophrénie entrave le diagnostic et le traitement adéquats, exacerbant les défis d'inclusion sociale et professionnelle.

Médias24: La schizophrénie demeure un sujet tabou au Maroc, malgré une prise de conscience accrue vis-à-vis de certains troubles mentaux. Selon votre expérience, comment la stigmatisation affecte-t-elle la vie des patients atteints de schizophrénie et celle de leur entourage, en particulier lors des hospitalisations ?

Imane Kendili : La schizophrénie est une maladie taboue au Maroc, comme dans de nombreuses autres régions du monde. Elle est souvent perçue comme la maladie mentale la plus grave et est fréquemment assimilée à la folie, ce qui la rend extrêmement stigmatisée. Cette stigmatisation conduit souvent à cacher la maladie ou à poser des diagnostics erronés, retardant ainsi considérablement la prise en charge adéquate.

Il est important de noter que les personnes atteintes de schizophrénie peuvent présenter des niveaux d'intelligence très variés. Avant que des symptômes sévères comme la décompensation, l'agressivité, le passage à l'acte ou les délires prolifiques n'apparaissent, la maladie peut évoluer de manière discrète, rendant le diagnostic encore plus difficile.

La stigmatisation de la schizophrénie entraîne des conséquences sérieuses. Être identifié comme atteint de schizophrénie peut donner l'impression d'un avenir aux opportunités limitées. Cependant, dans certains pays, des initiatives d'inclusion permettent aux personnes atteintes de schizophrénie de mener une vie normale et productive. Par exemple, des schizophrènes peuvent travailler comme infirmiers, employés de banque ou dans diverses entreprises. Des aménagements comme le travail à mi-temps ou à 80% sont souvent proposés pour faciliter leur intégration socioprofessionnelle.

Au Maroc, bien que des progrès aient été réalisés, il reste encore du chemin à parcourir pour atteindre ce niveau d'inclusion. La reconnaissance et l'acceptation de la schizophrénie comme une maladie pouvant être gérée avec succès sont essentielles pour améliorer la qualité de vie des patients et réduire la stigmatisation.

La schizophrénie se caractérise par des symptômes spécifiques. Quels sont les traitements actuellement disponibles au Maroc ? Quelles sont leurs limites ?

Les patients atteints de schizophrénie et leurs familles se retrouvent souvent sans le soutien nécessaire. Bien qu'il existe des programmes comme « Pro Famille », leur portée reste limitée. L'accès à ces programmes varie selon les régions et dépend des ressources locales, du temps disponible et du niveau socio-intellectuel des participants. Bien que le discours puisse être adapté et simplifié, ces facteurs peuvent encore rendre l'accès à la prise en charge difficile pour de nombreuses personnes.

En ce qui concerne les médicaments disponibles au Maroc, nous avons accès à tous les neuroleptiques classiques de première génération ainsi qu'aux antipsychotiques de seconde génération. Cependant, Malgré les baisses de prix significatives enregistrées ces dernières années, l'accessibilité et les tarifs de ces médicaments continuent de varier :  tous ne sont pas remboursés.

La schizophrénie est une maladie chronique qui nécessite un traitement à vie. La complexité réside dans l'observance du traitement parfois même quand le traitement est remboursé.

Lorsque les moyens financiers de la famille s'épuisent, cela entraîne souvent l'arrêt du traitement et l'abandon du patient, une situation difficile à gérer.

Les interruptions de traitement entraînent souvent des hospitalisations récurrentes mais aussi un impact biologique sur le patient, et enfin des répercussions sociales et médico-légales, influençant la sécurité et le taux de criminalité.

L’observance médicamenteuse est un facteur de risque important des rechutes et hospitalisations. Vous avez mentionné des traitements remboursés qui ne pallient pas le problème de non-observance. Existe-t-il des traitements qui pourraient réduire ces risques et ainsi permettre une réinsertion des patients et alléger le fardeau économique et social pesant sur les patients, les soignants et notre pays ?

Certains médicaments pour la schizophrénie sont remboursés, et d'autres sont dispensés gratuitement dans les hôpitaux publics et les centres de proximité, cela ne suffit pas à garantir une bonne observance surtout dans la schizophrénie.

Les antipsychotiques oraux de seconde génération sont associés à un problème d’observance médicamenteuses qui impacte significativement leur efficacité en pratique :  suivre un traitement régulier est difficile pour ces patients car certains médicaments impliquent de prendre des comprimés tous les jours, parfois 2 ou 3 fois par jour. Certes, les neuroleptiques retard de première génération sont disponibles mais ils ont souvent des effets indésirables importants et sont généralement réservés aux cas les plus résistants.

C’est pourquoi, l'accès à des médicaments de seconde génération à action prolongée, avec un schéma posologique plus facile à suivre pour le patient, sans pour autant entrainer des effets secondaires, permettant donc une meilleure observance du traitement, demeure un défi important à relever pour réduire les rechutes et favoriser la réhabilitation et la réinsertion socioprofessionnelle des patients schizophrènes.

Les interruptions de traitement sont un facteur majeur de rechute et d'hospitalisation chez les patients schizophrènes. Comment ces hospitalisations récurrentes sont-elles gérées par notre système de santé considérant le manque de ressources humaines et hospitalières, en particulier dans le domaine de la santé mentale ?

Les arrêts de traitement sont un facteur de rechute. Les interruptions de traitement entraînent souvent des hospitalisations récurrentes, ce qui alourdit le système hospitalier et peut aggraver la maladie en créant des résistances aux traitements. Dans le secteur privé, les structures pouvant accueillir ces patients sont limitées, et la couverture des soins en santé mentale par les assurances reste souvent insuffisante.

En conséquence, un nombre limité de patients peut en bénéficier à long terme. Cette limitation d’accès complique la capacité des familles à soutenir financièrement le traitement au long terme et entraine des interruptions.

Mais cela peut être prévenu, réduit, avec une meilleure observance quand la posologie est plus espacée et donc facile à contrôler par le médecin.  Ces médicaments pourraient également permettre de soulager les structures hospitalières en réduisant les risques de rechute et de ré-hospitalisation par rapport aux traitements actuellement remboursés et pourraient avoir un impact non seulement sur le patient, sa stabilité, son insertion et sa réhabilitation, mais aussi sur la qualité de vie de sa famille.

Les coûts associés à la schizophrénie sont considérables, affectant grandement les patients, leurs proches et le système de santé. Comment les traitements sont-ils financièrement gérés au Maroc par rapport à d'autres pays au niveau économique similaire ? Quelles stratégies notre pays pourrait-il adopter pour réduire ce fardeau financier ?

Je sais que le Maroc, sous la direction de Sa Majesté le roi Mohamed VI, considère la santé mentale comme une priorité, y compris les maladies mentales et les addictions. Nous avons donc constaté une grande volonté royale avec de belles réalisations dans ce domaine.

Ce n'est pas seulement une question sociale. Par exemple, dans les maisons de correction, des malades souffrant de psychoses pourraient éviter des actes criminels grâce à un traitement adéquat.

Les stratégies pour remédier à cela sont à la fois simples et complexes. Si l'on associe les experts de terrain aux décisions, en prenant en compte les urgences réelles des médicaments dans le domaine de la psychiatrie, on pourrait avancer plus rapidement. Cela soulagerait non seulement les patients, mais aussi leurs familles et la communauté. Un quartier où un patient est en crise souffre également.

Du point de vue criminel, il est important de noter que les passages à l'acte auto-agressifs (suicidaires) et hétéro-agressifs (agressions sur autrui) se produisent lorsque les patients sont délirants. On entend souvent parler d’attaques au couteau, de personnes poignardant d'autres sans raison apparente, et cela relève de la maladie mentale. Lors d’une décompensation délirante grave, les patients peuvent passer à l'acte. Cependant ces patients seront pris en charge par la justice en étant placés dans un hôpital psychiatrique pour malades difficiles ou pour malades médicaux-légaux.

Il est crucial d'en parler ouvertement, car la schizophrénie est souvent assimilée à la folie, ce qui est une source d'angoisse pour beaucoup. Pourtant, il existe aujourd'hui des médicaments qui permettent la stabilité, la réinsertion et la réhabilitation des patients.

 

Le 18 juillet 2024 à 12h03

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