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ECONOMIE

Tramway, Kénitra, Safi : les couacs de la logistique au Maroc

Mustapha Elkhayat, président de l’Association marocaine de la logistique, dresse un tour d’horizon des dysfonctionnements de la logistique au Maroc.  

Tramway, Kénitra, Safi : les couacs de la logistique au Maroc
Dalal Saddiqi
Le 25 mai 2013 à 13h11 | Modifié 25 mai 2013 à 13h11

L’Amlog, que vous présidez, a organisé le 23 mai 2013 à Casablanca une journée sur le thème de la logistique urbaine. Quelle est la politique du Maroc dans le cadre de cette thématique ?

Il n’existe pas du tout de politique de logistique urbaine au Maroc. Alors que nous avons une politique interurbaine, qui relève de la compétence du ministère de l’Equipement et du Transport, qui est ambitieuse et d’avant-garde, le problème de l’entrée dans la ville n’a pas été réglé. Cela est dû au fait que la ville échappe au ministère et appartient aux élus locaux. Il faudrait donc un coordinateur, soit une politique de la ville dans laquelle est insérée une politique de la logistique de la ville.

Justement, il est très difficile d’avoir un interlocuteur, notamment lorsqu’il s’agit de savoir qui décide des interdictions de poids lourds, des déviations…

C’est le vrai problème car la première étape pour réussir une politique logistique est de réussir une politique de transport urbain, et nous n’en avons pas. La logistique est un circuit de flux de marchandises et de personnes, or si nous n’avons pas une politique de transport alors il est impossible d’avoir une politique logistique, qui comprend en sus l’entreposage, les points d’éclatement… Il y a cependant des signes positifs avec le tramway.

Pensez-vous que le tramway a désengorgé Casablanca ?

Un tramway signifie pousser les gens à faire du transport multimodal de personnes à savoir voiture-tramway, bus-tramway ou pieds-tramway. Or pour encourager les conducteurs à abandonner la voiture pour le tramway, une infrastructure de parkings sous-terrains doit être mise en place au niveau du point nodal et ce n’est pas le cas. Capter cette clientèle potentielle est donc impossible maintenant.

Ceux qui décident de l’achat d’un tramway ne sont pas ceux qui décident de la création d’un parking…

C’est même un reproche de Karim Ghellab, ancien ministre de l’Equipement et du Transport, à la politique de la ville. Il y a plusieurs centres de décision. Même chez les responsables de la ville, personne ne sait qui est responsable de quoi. Si on ne regèle pas ce problème, toute la politique de la logistique, pour laquelle le Maroc est en train de faire des investissements lourds, risque d’échouer.

En parlant de stratégie logistique du Maroc, quelle est votre réaction face à la fermeture du port de Kénitra ?

Le port de Kenitra aurait dû être intégré dans la stratégie 2030 des ports du Maroc. Il y a une contradiction dans cette décision de fermeture parce que Kénitra constitue un tissu industriel important et compte de nombreux projets en cours. Beaucoup pensent que le port de Kénitra est devenu l’hinterland (la zone d'influence et d'attraction économique d’un port, ndlr) de Tanger Med. Dans cette logique, il aurait fallu penser à faire du port de Kénitra un port de feeders.

Comme le port de Tanger accueille les navires géants et celui de Casa les grands et moyens, il aurait fallu des navettes pour irriguer le port de Kénitra sans passer par la route. Surtout que l’autoroute à 3 voies finira par être saturée.

En est-il de même pour la voie ferrée ?

Toute la politique de voie ferrée, de même que d’autoroutes, a été faite de manière beaucoup plus politique qu’à partir de calculs économiques sérieux. Prenons l’exemple d’Agadir : la région de Sous Massa est le fournisseur de fruits et légumes de tout le Maroc. Or la première autoroute a été celle de Fès alors qu’un économiste aurait d’abord pensé à baisser le coût de ce que mange le Marocain en faisant une autoroute jusqu’à Agadir et en construisant une voie ferrée pour massifier le trafic.

Et du côté des routes et du transport ?

La loi 16-99 entrée en vigueur en 2003 pour réformer le secteur de transport routier de marchandises est un échec. Le secteur informel est toujours là et les moyens de transport sont désuets, les normes ne sont pas respectées… Il faudrait donc moderniser le secteur mais cette fois-ci avec une politique intelligente, étalée dans le temps et qui survive aux changements de ministres. Pour prendre une décision de cet ordre, il faudrait dorénavant faire intervenir tous les concernés. Or cela demande une démocratie locale et dans les hautes sphères pour discuter avec les personnes concernées et non des politiques où l’on se retrouve face au fait accompli.

Vous parlez de démocratie locale et donc de régionalisation…

Si nous voulons développer les régions, dans le cadre de la régionalisation avancée, il faut aller dans ce sens. Alors Kénitra aurait eu son mot à dire sur ce qu’on a décidé de faire de son port et on aurait écouté les intérêts de la ville de Kénitra, de ses habitants, de ses entrepreneurs, ses industriels…

D’ailleurs a-t-on demandé aux Jdidis s’ils voulaient un port à Jorf Lasfar pour les polluer ? A-t’on demandé leur avis aux gens de Safi avant de mettre en place le complexe chimique ? Cela a servi à créer 4.000 emplois directs et indirects en détruisant 70.000 emplois car toutes les usines de conserve ont fermé, les sardines ont fui la pollution et les chalutiers de Safi ne pouvaient pas aller plus loin chercher le poisson avec leur matériel artisanal. Des dizaines d’années plus tard un port spécialisé est en construction à quelques kilomètres pour éloigner la pollution et le danger. L’explosion d’un cylindre d’acide phosphorique aujourd’hui aurait l’effet d’une bombe qui dévasterait Safi.

Vous êtes l’un des rédacteurs du rapport de la Banque mondiale sur la logistique au Maroc, comment avez-vous estimé le coût logistique à 20% du PIB ?

Je peux vous garantir que les 20% de PIB ne sont qu’approximatifs parce que nous avons procédé au calcul à partir des données du HCP et de certaines statistiques qui sont à prendre avec précaution. Si nous avions pu introduire les coûts cachés, le pourcentage aurait sûrement été bien supérieur à 20%.

Dans ce contexte, il faut absolument adopter une vision stratégique et cela demande une volonté politique. D’ailleurs, le président Barack Obama a récemment fait une page sur la logistique sur le site de la Maison Blanche. Il y indique que la réussite de la stratégie pour que les Etats-Unis restent la première puissance mondiale dépend de la maitrise de sa logistique à tous les niveaux.

L’Agence marocaine pour le développement de la logistique est opérationnelle depuis le 13 mai, pensez-vous que cela va permettre d’améliorer cette situation ?

Nous avons fait des progrès pour avoir une politique logistique et l’Etat fait un effort. La décision a été prise de faire des zones d’activités logistiques, nous avons des interlocuteurs par le biais de la CGEM et l’AMDL a été créée. Mais le plus important reste l’observatoire de la logistique, qui sera créé incessamment et permettra d’avoir une visibilité.


 

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Dalal Saddiqi
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